05/04/2005
Liste des courses
Arrivé au terme de son hallucinant voyage dans la jungle, au coeur des ténèbres, le capitaine Willard (Martin Sheen) trouve enfin le colonel Kürtz (Brando). Kürtz le jauge et lui demande : - Etes-vous un tueur ?
- Non, répond Willard, je suis un soldat...
- ... Vous n’êtes ni l’un ni l’autre. Vous êtes un garçon-commis envoyé par un épicier pour encaisser une facture.
La quête initiatique ramenée à une simple course : ainsi est humilié l'apprenti-héros.
C'est une surprise un peu du même genre qui attend le lecteur du "Pendule de Foucault" d'Umberto Eco : le parchemin censé révéler le plan secret des Templiers, c'était tout simplement une liste de commissions datant du moyen-âge, une banale affaire de bouquets de roses à livrer ! Adieu Graal, Kabbale, rose-croix, alchimistes : une simple liste de courses. Vanité de la quête.
Et lorsque "pour en finir avec la critique freudienne" Woody Allen cherche à ridiculiser l'exégèse universitaire , il invente "Les listes Metterling" : "Recueil des listes de blanchissage de Hans Metterling, tome I, 437 pages et une introduction de 32 pages, plus un index; $ 18,75 ; agrémentées de commentaires érudits par le fameux metterlinguiste Gunther Eisenbud." La note de blanchisserie ou le degré zéro de la littérature.
Woody Allen exagère ? Les listes Metterling existent pourtant bien, voyez les doctes calculs pour savoir si Rimbaud a fait ou non une bonne affaire en négociant le prix du café avec le roi Ménélik. La poésie ? Il l'avait laissée en Europe. En Ethiopie, il s'était mis à rédiger des listes de courses. Et si c'était là (plutôt que dans les pages qu'il n'a pas écrites) qu'il avait été le plus moderne ?
Dans le conte du "Märchen" (le Serpent Vert), une vieille femme est chargée de rapporter trois artichauts, trois choux et trois oignons. C’est le prix à payer au passeur qui fait traverser le fleuve. Ils sont l'objet de tractations compliquées : le passeur n'accepte pas l'argent, l'ombre d'un géant en dérobe quelques-uns, etc.
Pourquoi, dans un récit dont tous les éléments ont valeur symbolique, Goethe a-t-il choisi ces trois légumes-là ? Ils poussent différemment, l'oignon dans la terre, le chou au niveau du sol, et l'artichaut (qui est une fleur) un peu au-dessus. Ce qui les rapproche : leur odeur forte, et surtout leur forme faite d’enveloppes successives drapées les unes par-dessus les autres. Un peu comme des roses, la comestibilité en plus. Ils réclament de la patience. Pourquoi ne représenteraient-ils pas la connaissance ?
J'avais pourtant résolu de ne pas parler de mes courses à Monoprix.
02:10 Publié dans Sémiotique sauvage | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note



Commentaires
Si je puis me permettre une suggestion, cher Damien, pourrais-tu, dans ta page d'admin, faire en sorte que plus de posts apparaissent, et non seulement les trois plus récents ?...
Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 05/04/2005
sinon, si tu continues à parler de tes courses de cette façon, moi j'adhère/j'adeure.
"Apocalypse Now", chef d'oeuvre absolu. D'ailleurs, lors de sa projection sur grand écran en plein air à la Villette, je m'étais amusé à prendre plusieurs photos, dont une où apparaît cette effrayante réplique : "ni l'un ni l'autre".
Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 05/04/2005
Je vais voir ce que je peux faire, Moland. Pour le moment, j'en suis encore à essayer de mettre en italique... Et encore raté...
Ecrit par : Damien | 05/04/2005
lol
ça va venir...
Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 05/04/2005
et finalement ta liste de courses ?
vanité de la quête.. j'ai pas fini de lire Le pendule de Foucault, mais dans le nom de la rose c'est le sentiment qui reste à la fin, "quoi, tous ces meurtres pour un simple livre sur le rire ?"
peut-êre est-ce un thème cher à Umberto Ecco..
Ecrit par : sans moi | 05/04/2005
Oui, l'idée semble lui tenir à coeur : que le secret une fois révélé est dérisoire, voire que le vrai secret c'est qu'il n'y a pas de secret.
Ecrit par : Damien | 05/04/2005
Je te signale à tout hazard que les roses sont comestibles.
Ecrit par : Philippe[s] | 06/04/2005
Philippe[s] : as-tu déjà mangé une rose ? Moi oui ( que ne ferait-on pas pour éblouir une jeune fille ?) et j'en profite pour mettre en garde les rosophages éventuels : ne mangez pas les roses vermeilles vendues à la sauvette par les Indiens et Pakis ! (elles ne sont pas rouges à l'origine, mais couvertes d'un colorant particulièrement infect )
Ecrit par : Damien | 06/04/2005
quelle belle image, toi (dont je ne connais pas l'enveloppe charnelle) en train d'engloutir un à un les pétales d'une rose, à genoux devant une princesse... (beurk)
Ecrit par : sans moi | 06/04/2005
Heu... Ce n'était pas aussi féérique en vrai : imagine plutôt une jeune homme ivre place de la Bastille à l'heure où ferment les bars, mangeant à pleine bouche une rose pour faire rire une blonde Espagnole, et se retrouvant la bouche pleine d'une poudre écarlate immangeable qu'il a grand peine à ne pas recracher...
Ecrit par : Damien | 06/04/2005
J'ai mangé des capucines, et de la confiture de roses
Ecrit par : Philippe | 06/04/2005
Et moi des larves, des sauterelles, une araignée, mais pas de cafards... Faut pas pousser.
Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 06/04/2005
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