08/04/2005
De la fidélité

En fait la mémoire de Daney ne lui est guère fidèle ici, car si l’on a la curiosité de se reporter au début des Grands Cimetières (en Point-Seuil) - voici ce que dit Bernanos : « Certes, ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant l’heure venue, c’est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la Maison du Père. »
Daney était lui-même au seuil du trépas lors de ces entretiens, qu'il n'aura d'ailleurs pas le temps de relire. On comprend qu'il ait - consciemment ou non - gommé les trois occurrences de "mort". Mais où va-t-il chercher cette image de "l'aïeul", de l'enfant qu'on était comme figure tutélaire, comme surmoi en somme ? Pas chez Bernanos, pour qui cet enfant ne revient qu'à la dernière heure, fier comme un soldat.
Quoi de plus pathétique que les "kiddults" et les soirées gloubi-boulga ? Se vautrer dans les signes de sa propre enfance parmi les monstres gentils et les mièvres ritournelles, est-ce fidélité ? Plutôt caricature.
On pense à tout ça en revoyant un film qui a marqué notre enfance et qui n'est qu'un sombre navet. Est-ce trahison à soi-même ? Ou peut-être la preuve qu'on a appris deux-trois choses et qu'on ne prend plus pour lanternes magiques les vessies de la pire série B...
Aller de l'avant, garder les yeux bien ouverts, voilà qui est digne de l'enfant. Sur la fidélité à soi-même, Jaurès :
« C’est en se jetant dans la mer que le fleuve reste le plus fidèle à sa source. »
11:25 Publié dans Cut-up | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note



Commentaires
Aurais tu l'esprit d'escalier ?
Ecrit par : Philippe | 08/04/2005
euh, qu'est-ce que c'est une soirée gloubi-boulga ?
Ecrit par : Lilith | 08/04/2005
Philippe : oui, mais un escalier de sable plutôt friable...
Lilith : des soirées régressives, où de grands dadais de 20 à 30 ans environ se délectent des idoles de leur enfance : Casimir, Albator, Chantal Goya...
Ecrit par : Damien | 08/04/2005
Très bon choix de photogramme que celui du garçonnet de la Nuit du Chasseur pour illustrer ton propos puisque ce dernier se trouve confisqué de son enfance lors d'une scène primitive marquante : l'arrestation de son père, coupable de pauvreté en somme. L'enfant devient adulte à cette seconde, investi du rôle de père substitutif. Un enfant vieillit précocement et porte en lui le deuil le deuil de sa prime jeunesse, à travers la découverte du mal. Je ne connaissais pas cette citation de Bernanos. Merci....
Ecrit par : sandrine | 08/04/2005
Sandrine : you're welcome ! En fait, je pensais plus à la scène de l'arrestation de Mitchum, quand le gamin est confronté à un dilemme terrible : être fidèle au secret de son père biologique ou à la figure paternelle que Mitchum a soudain endossée (mais ça n'est pas du tout incompatible avec ta remarque).
Ecrit par : Damien | 09/04/2005
très beau texte Damien, je crois moi aussi qu'il ne faut jamais oublier l'enfant qu'on a été (sans quoi on devient une sorte de Monsieur Cramoisi...)
Ecrit par : jean-sebastien | 11/04/2005
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