11/04/2005

Le bout du monde à deux pas de la rue de Lappe



Vous entrez au Café de la Danse voir un spectacle qui s'intitule Au bout du monde et vous prenez place dans une salle qui s'éteint.
Surgit un homme qui vous raconte l'histoire de celui qui cherchait sa chance.

C'est un homme qui sur son chemin rencontre successivement un vieux loup affamé, un arbre malade et une femme sublime qui vit dans un jardin paradisiaque.
Chacun le charge de poser une question. Le loup affamé demande : "comment survivre quand les proies ont disparu ?" L'arbre malade demande : "Qu'est-ce qui m'empoisonne ?" Et la femme sublime : "Comment guérir de mon ennui ?"
A chaque fois, l'homme qui cherche sa chance accepte de prendre la question, qui n'est pas lourde à porter... Il marche... Enfin il se retrouve au bout du monde, et pose sa propre question :
- Où est ma chance ?
Une voix lui répond :
- Ta chance est tombée à côté de toi, c'est à toi de la trouver...
Et la voix répond aussi aux trois questions du loup affamé, de l'arbre malade et de la femme sublime.
Et l'homme repart à la recherche de sa chance.
En chemin il retrouve la femme sublime qui s'ennuie dans son jardin.
- J'ai la réponse à ta question, dit-il. Ce qu'il te faut, c'est tout simplement un compagnon avec qui tu pourras partager ton paradis.
- Ne veux-tu pas être cet homme ? demande la femme. Reste donc auprès de moi.
- C'est bien gentil, répond l'homme, mais je dois repartir : il faut absolument que je trouve ma chance.
Il continue son chemin et se retrouve devant l'arbre malade, encore plus mal en point.
- J'ai la réponse à ta question, dit-il à l'arbre : les hommes enterrent souvent des trésors au pied des arbres, il y a sûrement de l'or caché dans tes racines, et c'est cela qui t'empoisonne.
- Peux-tu me débarrasser de ce poison ? demande l'arbre.
- Désolé, répond l'homme mais je n'ai pas le temps : il faut absolument que je trouve ma chance.
Il repart, et bien sûr se retrouve face au vieux loup affamé.
- J'ai la réponse à ta question, dit-il au loup : pour survivre, tu n'as qu'à dévorer le premier venu.

C'est ainsi qu'il a trouvé sa chance.
On peut tirer plusieurs morales possibles de cette histoire. Par exemple : qu'un vieux loup affamé retient mieux le voyageur qu'une femme sublime dans un jardin paradisiaque. Ou encore : qu'un trésor mal placé peut aussi être un poison, et que les arbres n'ont que faire de la valeur de l'or (Jean-Marc Sylvestre, malgré son nom forestier, ne présente aucun intérêt pour un arbre : ce n'est pourtant pas lui qui laisserait un trésor se dévaluer tout seul loin des échanges boursiers).
Mais sur le coup vous n'avez pas le temps de méditer sur toutes ces choses car le conteur est déjà parti - et vous avec - dans une autre histoire, à un autre bout du monde. Vous voilà en plein coeur d'Istanbul, témoin d'un rituel déconcertant ; puis vous vous retrouvez, vigie guidant un bus dans l'Afghanistan de 1976, défié par un sage druze (ou peut-être pashtoun ?) au "combat de l'oeuf" (vous perdrez forcément) ; ensuite au terme d'un récit cosmognique fulgurant, vous entendrez la formule qui permet de retrouver l'unité perdue ; à la porte d'un monastère qui a fait voeu de silence, vous constaterez que le langage des mains n'empêche pas les quiproquos ; enfant capturé dans un terrifiant conte norvégien vous apprendrez que les trolls ne sont point du tout des gnomes comme le croient les naïfs et les internautes, mais des géants sanguinaires dont la tête, si d'aventure un héros lui coupe, repousse multipliée par 2 comme l'Hydre de Lerne ( les montagnes norvégiennes ne sont d'ailleurs rien d'autre que des trolls pétrifiés ); lancé à la poursuite du K, le grand requin de Buzzati ; enfin sur les traces d'un indien Omaha qui aime à dire : "écoute plus souvent les choses que les êtres : elles sont la voix des ancêtres".
Le conteur - Abbi Patrix est son nom - se double d'un comédien doué de métamorphose : tour à tour lourd et agile, beau et monstrueux, juvénile et vénérable. Il ne dédaigne pas de s'accompagner d'un tambourin, d'un piano à pouces et même d'un sampler qui met en boucle sa propre parole. C'est bien pratique pour faire résonner la formule qui permet de retrouver l'unité perdue, dont voici pour finir la retranscription exclusive (à répéter ad libitum) : "Potolep - Natalep".
Au bout du monde, la parole est là qui peut reconstruire le monde. Cela vaut le détour.

Abbi Patrix : AU BOUT DU MONDE, Café de la Danse, 5 passage Louis-Philippe, 75011 PARIS, jusqu'au 23 avril.
www.compagnieducercle.fr

Commentaires

t'as vu un médium ?

Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 11/04/2005

Les commentaires sont fermés.