11/05/2005

Les enfants du soleil (épilogue ?)

La postérité de Monet est immense – bien au-delà du mouvement impressionniste, et ses avatars (divisionnisme, fauvisme, pointillisme…) – Ainsi, ce jeune Hollandais - né l’année même d’Impression, soleil levant - qui reprend les mêmes thèmes de séries – saules, meules, cathédrales – tout en synthétisant l'apport expressionniste - avec en plus un grand souci de géométrie - Il s’appelle Piet Mondriaan, et où va-t-il ? -

medium_mondrian_church.jpg


Quant à Claude Monet lui-même il ne s’est pas arrêté à sa première impression – En 1890 il achète la propriété de Giverny et cette fois compose lui-même le décor qui nourrira son art – il creuse un étang, détourne un ru pour l’alimenter, construit une passerelle d’inspiration japonaise, plante des bambous, ajoute des nénuphars blancs - les fameux nymphéas
medium_monet-bridge.2.jpg


Monet a eu le temps de développer sa méthode artistique – L’apparente spontanéité est rendue par des milliers de touches progressivement harmonisées – Monet travaille ensemble les douze toiles d’une même série – il se les fait apporter les unes après les autres pour les retoucher successivement au fur et à mesure de l’évolution chromatique et lumineuse de la journée -
medium_nympheas.3.jpg


Les nénuphars - mot d’origine égyptienne – sont des fleurs qui s’ouvrent le matin et se referment le soir – Les nymphéas forment une myriade de petits soleils apprivoisés par l’artiste, postérité multiple du soleil levant qu'il avait capturé au Havre vingt ans plus tôt -

medium_sun-setting-over-a-lake.3.jpg

(Turner : Soleil au-dessus d'un lac - 1840)

See how the Orient Dew,  
Shed from the Bosom of the Morn  
Into the blowing Roses,  
Yet careless of its Mansion new;  
For the clear Region where 'twas born          
Round in its self incloses:  
And in its little Globes Extent,  
Frames as it can its native Element.  
How it the purple flow'r does slight,  
Scarce touching where it lyes,   
But gazing back upon the Skies,  
Shines with a mournful Light;  
Like its own Tear,  
Because so long divided from the Sphear.  
Restless it roules and unsecure,   
Trembling lest it grow impure:  
Till the warm Sun pitty it's Pain,  
And to the Skies exhale it back again.  
So the Soul, that Drop, that Ray  
Of the clear Fountain of Eternal Day,   
Could it within the human flow'r be seen,  
Remembring still its former height,  
Shuns the sweat leaves and blossoms green;  
And, recollecting its own Light,  
Does, in its pure and circling thoughts, express   
The greater Heaven in an Heaven less.  
In how coy a Figure wound,  
Every way it turns away:  
So the World excluding round,  
Yet receiving in the Day.  
Dark beneath, but bright above:  
Here disdaining, there in Love.  
How loose and easie hence to go:  
How girt and ready to ascend.  
Moving but on a point below,  
It all about does upwards bend.  
Such did the Manna's sacred Dew destil;  
White, and intire, though congeal'd and chill.  
Congeal'd on Earth: but does, dissolving, run  
Into the Glories of th' Almighty Sun.

- Andrew Marvell (1621-1678): On a Drop of Dew

Commentaires

Vois comme la rosée d'Orient,
tombée du sein de l'aube parmi les roses épanouies,
Bien qu’inattentive à sa nouvelle demeure
En raison de la claire région où elle est née,
S’enclôt en sa propre rondeur
Et, dans le volume de son petit globe,
Renferme autant qu’elle peut son élément natal.
Vois comme elle dédaigne la fleur pourpre,
Ne la touchant qu’à peine, où elle git ;
Tandis que, détournant le regard vers les cieux,
Elle jette un scintillement triste,
Comme si elle était sa propre larme ;
Car depuis trop longtemps elle est séparée de la Sphère.
Inlassablement elle bouge, inquiète,
Tremblant de crainte à l’idée de devenir impure ;
Jusqu’à ce que le chaud soleil prenne en pitié sa peine
Et de nouveau l’aspire aux Cieux.
Ainsi l’âme, cette goutte, ce rayon,
De la claire fontaine du jour éternel
Si on la distingue à l’intérieur de la fleur humaine,
Se rappelant toujours son haut statut premier,
Se dérobe aux douceurs des feuilles et de la verdure,
Et, se remémorant sa propre lumière,
Reflète en cercle par ses pensées pures
Le Ciel supérieur dans un Ciel moindre.
Vois avec quelle tournure timide
De toute part elle se détourne,
Formant un rond qui exclut le monde
Et qui pourtant accueille le jour ;
Obscure par en dessous, lumineuse au sommet,
Ici dédaigneuse et là pleine d’amour,
Vois comme elle tient peu, comme elle est détachable,
Bien ceinturée et prête à prendre l’essor.
Oscillant sur un seul point en dessous d’elle
De tous côtés elle s’élève en courbe.
Ainsi se distillait la rosée sacrée de la manne ;
Blanche, intacte, bien que congelée et figée ;
Congelée sur terre ; Mais qui en se dissolvant s’élance
Dans les splendeurs du tout-puissant Soleil.

Ecrit par : Damien | 18/05/2005

Sources principales :

Tache rouge ->François Cheng : "Souffle-esprit, textes théoriques sur la peinture chinoise", éd. Seuil
Le déchirement du voile -> "Journal de l’impressionnisme", éd. Skira
Le cercle du soleil -> Nietzsche, Oeuvres complètes, éd. Bouquins
Rouge révolte -> Histoire littéraire de la France, 1848-1873, éd. Sociales
Soleil baroque ->Alain Jaubert : Les théâtres du soleil (VHS de la collection "Palettes" sur Claude Lorrain)
Expression, soleil couchant -> Nietzsche, "Aurore" + "Edvard Munch", film de Peter Watkins
Les enfants du soleil -> texte & traduction de Marvell cités par Georges Poulet : "Les métamorphoses du cercle", éd. Flammarion + Jaubert, "Palettes" sur les Nympheas

Ecrit par : Damien | 18/05/2005

Etonnante résonance entre l'esprit de l'escalier et ici. Philippe[s] parle de la salle Rothlko de la Tate Modern, ce qui me fait penser à la salle des Nymhéas du jeu de paume. Je reviens ici, et hop, les nymphéas.

Ecrit par : versac | 18/05/2005

Il y a aussi les Nymphéas de la Tate Modern sur mon blog (qui entrent en résonance de façon étonnante avec Instant Loveland de Jules Olitski, installé en face dans la même salle)

Ecrit par : Philippe[s] | 21/05/2005

Les commentaires sont fermés.