22/06/2005

Les mains de Teresa Chan

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Dans son premier film, Miracle en Alabama (the Miracle Worker, 1962), Arthur Penn racontait l’histoire d’Helen Keller (Patty Duke), une jeune fille sourde, muette et aveugle qui, grâce à la ténacité d’une pédagogue exceptionnelle, Annie Sullivan (Anne Bancroft), apprenait à communiquer.
Le film se passe dans l’Alabama de la fin du XIX° siècle, mais ce pourrait être n’importe où ailleurs, n’importe quand. Le noir et blanc, somptueux, renforce encore cette impression d’a-temporalité. William Gibson (rien à voir avec le cyberspatial auteur de Neuromancer ) avait adapté lui-même sa propre pièce de théâtre : nombre de personnages réduit au minimum, unités de temps, de lieu et d’action, tout le film tend vers le plus extrême dépouillement.
Au début on voit Helen malpropre, laissée à l’abandon. Ses parents, incapables de communiquer avec elle, ont renoncé à l’éduquer. Pendant le repas, Helen ne s’assied pas à table, elle tourne autour, et de sa main pioche au hasard dans les assiettes. Annie décide d’isoler Helen de sa famille et, pour commencer, entreprend de lui apprendre à manger assise à table avec une cuiller. La scène est d’une violence inouïe : maintes et maintes fois, Helen rejette la cuiller qu’Annie lui remet chaque fois de force dans la main, la jeune fille se débat, hurle, tente de fuir, renverse tout, mord la main d’Annie. Première victoire de l’éducatrice : l’enfant sauvage accepte de se civiliser.
Mais encore faut-il lui inculquer le langage. Inlassablement, Annie trace des signes sur sa main, mais pour Helen ce n’est qu’un jeu sans signification. Et enfin, le « miracle » : Helen comprend que le signe au creux de sa main droite correspond à l’eau qu’elle sent couler dans sa main gauche. C’est l’éveil au langage, et à travers lui, l’ouverture au monde.

Présenté à l’ouverture de la quinzaine des réalisateurs à Cannes, Be with me d’Eric Khoo est l’exact contraire de Miracle en Alabama. Sur un rythme variable, voire décousu, trois histoires d’amour se croisent, se nouent et se dénouent. Film urbain, situé dans le Singapour d’aujourd’hui (la plus forte densité de population au monde après Monaco), qui oppose au monde froid des adultes (bureaux, couloirs, ascenseurs) l’univers clinquant, clipesque des adolescentes qui communiquent par SMS.
Et puis vient Teresa Chan. En fait, depuis le début c’est elle qui, sur une machine à écrire à l’ancienne, conduit la parole. Ses mots, d’une simplicité évangélique, pourraient être repris à leur compte par tous les personnages amoureux du film : l’adolescente en quête d’âme soeur, le goinfre timide, le cuisinier qui ne parvient pas à faire son deuil.
Au début, son élocution bizarre fait sourire. Comme Helen Keller, Teresa Chan, qui joue ici son propre rôle, est sourde et aveugle. Mais elle est aussi une Annie Sullivan, puisqu’elle enseigne, patiemment, à de jeunes aveugles. Comme entre Helen et son éducatrice, tout passe par le toucher, par les mains. Les gestes de Teresa Chan sont d’une infinie douceur – lorsqu’elle cuisine, même sa manière de casser les œufs ressemble à une caresse. Et lorsqu’elle prend dans ses bras cet homme qu’elle ne connaît pas, venu lui apporter les délicieux plats qu’il lui a concoctés, c’est une promesse de bonheur comme la fin de Miracle en Alabama était une promesse d’humanité.
«Deux mains qui se cherchent, c’est assez pour le toit de demain» (André Breton)

A lire aussi, le texte de Francis Moury sur Miracle en Alabama chez le Stalker et celui de Sandrine sur Be with me.

Commentaires

On l'attend ce miracle et de pied ferme.

Ecrit par : soeur Sandrine | 23/06/2005

Désolé, impossible de me connecter hier de toute la soirée (tu parles d'un miracle...)... Les honorables lecteurs sont donc priés de s'armer de patience !

Ecrit par : Damien | 24/06/2005

La patience est une vertu que ne connaît pas les honorables lecteurs.

Ecrit par : soeur Sandrine | 24/06/2005

La conjugaison non plus ?

Ecrit par : Damien | 24/06/2005

un seul mot : lol

Ecrit par : .Moland.Dicokov. | 24/06/2005

Ok, il était tard et je ne pensais pas pluriel mais singulier. Ma patience est limitée, voulais-je dire. Et puis, by the way, Miracle en Alabama est un horrible film "Dossiers de l'Ecran".

Ecrit par : sandrine | 25/06/2005

Je découvre ce blog... j'aime beaucoup....

Ecrit par : Tatiana | 27/06/2005

Tatiana : merci, faites comme chez vous !

Ecrit par : Damien | 27/06/2005

C'est ça, Tatiana, les pieds sur la table basse, la bière du frigo, et comme il fait chaud, n'hésitez pas à vous traverser le salon en petite culotte...

Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 30/06/2005

ça se passe comme ça chez toi, Mo ?

Ecrit par : Damien | 30/06/2005

J'en prends note... rire...
Mais le froid est revenu...

Ecrit par : Tatiana | 01/07/2005

vous n'êtes pas obligée de vous balader en culotte dehors... Je parlais de le faire à l'intérieur du home sweet home de Damien, qui, je n'en doute pas, est suffisamment chauffé et feutré pour que vous puissiiez vous sentir à votre aise.

Sinon, pour te répondre, Damien, il n'y a pas de bière dans mon frigo... De la Smirnoff, oui.

Ecrit par : .Moland.Fengkov. | 01/07/2005

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