18/07/2005
A la proue du pirate

"Qu'on le sache une fois pour toutes : je ne veux pas me civiliser."
(Arthur Cravan)

Pègres, traqueurs, qui voulez tous du fade,
Prêtez l'esgourde à mon dur boniment :
Vous commencez par tirer en valade,
Puis au grand truc vous marchez en taflant.
Le pante aboule
On perd la boule
Puis de la taule on se crampe en rompant.
On vous roussine
Et puis la tine
Vient remonter la botte, en rigolant.
(Pierre-François Lacenaire)
(Voleurs, poltrons, qui voulez tous part au butin,
Prêtez l'oreille à mes dernières paroles :
Pour commencer, vous fouillez dans les poches,
Puis, quand vous vous mêlez de tirer, vous tremblez.
La victime arrive
On perd la tête
Et on se sauve de la maison tant qu'on peut.
On vous dénonce,
Et puis le peuple
Vient vous voir guillotiner en riant.)

"Il n' y a rien dans le monde qui n'ait son moment décisif, et le chef d'oeuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment."
(Paul de Gondi, cardinal de Retz)
"...et c'est une illusion d'attendre un moment où nous serions délivrés de toute ignorance."
(Karl von Clausewitz)
Un boxeur, un voleur-assassin, un ecclésiastique et un général : quatre figures de proue choisies par Guy Debord.
Après l’avoir beaucoup pratiqué, j’étais un peu revenu du vieux loup antispectaculaire. Mais voir à Marseille son testament cinématographique In girum imus nocte et consumimur igni («nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu», palindrome) m'a fait retomber sous le charme. Plutôt qu’une vaine paraphrase, je propose ci-après de relever toutes les phrases comportant le mot «temps » dans le texte du film (trouvé dans les Œuvres cinématographiques complètes 1952-1978, nrf). Disposées dans l'ordre du texte, ces sentences forment une sorte de digest oulipien, qui trahit parfois – ou plutôt détourne - l’articulation logique originelle, mais révèle une des obsessions majeures du grand manitou situ. On y reconnaîtra peut-être quelques citations, notamment de Gracian, de Marx (la dernière occurrence) et, plus étonnamment, de L’Ecclésiaste. Dans ce bout-à-bout on verra le temps se métamorphoser : flux et trace, ennemi et arme, symbole et maître. Comme écrivain, Debord est un pur classique, un moraliste fulgurant.
J’ai mérité la haine universelle de la société de mon temps, et j’aurais été fâché d’avoir d’autres mérites aux yeux d’une telle société.
Et depuis lors, je n’ai pas, comme les autres, changé d’avis une ou plusieurs fois, avec le changement des temps ; ce sont plutôt les temps qui ont changé selon mes avis.
Mais les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps : ce sont des unités plus ou moins fortes qu’il faut engager au juste moment dans le combat et, quels que soient leurs mérites ou leurs insuffisances, on ne peut assurément employer que celles qui sont là en temps utile.
Ayant ignoré toute détermination de cette sorte, je ne revois, dans le passage de ce temps désordonné, que les éléments qui l’ont effectivement constitué pour moi – ou bien les mots et les figures qui leur ressemblent : ce sont des jours et des nuits, des villes et des vivants, et au fond de tout cela, une incessante guerre.
J’ai passé mon temps dans quelques pays de l’Europe, et c’est au milieu du siècle, quand j’avais dix-neuf ans, que j’ai commencé à mener une vie pleinement indépendante ; et tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus mal famée des compagnies.
« Après toutes les réponses à contretemps, et la jeunesse qui se fait vieille, la nuit retombe de bien haut. »
Le temps brûlait plus fort qu’ailleurs, et manquerait.
« Toutes choses ont leur temps, et tout passe sous le ciel, après le terme qui lui a été prescrit… Il y a temps de tuer et temps de guérir, temps d’abattre et temps de bâtir… Il y a temps de déchirer et temps de rejoindre, temps de se taire et temps de parler…Qu’est-il nécessaire à un homme de rechercher ce qui est au-dessus de lui, lui qui ignore ce qui lui est avantageux en sa vie pendant les jours qu’il est étranger sur la terre, et durant le temps qui passe comme l’ombre ? »
« Il faut traverser la vaste carrière du temps pour arriver au centre de l’occasion. »
Mais ceux qui ont choisi de frapper avec le temps savent que leur arme est également leur maître ; et qu’ils ne peuvent s’en plaindre.
Ils avaient fait auparavant les plus grands efforts pour les ignorer, mais aussi vainement : tant est grande la force de la parole dite en son temps.
Voici donc ce que nous avons fait, lorsque, sortis de la nuit, nous avons, pour une fois de plus, déployé l’étendard de « la bonne vieille cause », et avancé sous le canon du temps.
Les avant-gardes n’ont qu’un temps ; et ce qui peut leur arriver de plus heureux, c’est, au plein sens du terme, d’avoir fait leur temps.
Mais je suis justement, dans ce temps, le seul qui ait quelque célébrité, clandestine et mauvaise, et que l’on n’ait pas réussi à faire paraître sur cette scène du renoncement.
Ils ignoraient que le temps n’attend pas ; que la bonne volonté ne suffit pas ; et qu’il n’y a pas de propriété à acquérir, ni à maintenir, sur un passé qui n’est plus corrigible.
Le mouvement profond qui mènera nos luttes historiques jusqu’où elles peuvent aller demeure seul juge du passé, quand il agit dans son temps.
La sensation de l’écoulement du temps a pour moi toujours été très vive, et j’ai été attiré par elle, comme d’autres sont attirés par le vide ou par l’eau.
« Vous ne me direz pas que j’estime trop le temps présent ; et si pourtant je n’en désespère pas, ce n’est qu’en raison de sa propre situation désespérée, qui me remplit d’espoir."
11:10 Publié dans Figures, Sable movies | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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