12/02/2006

Mutagénèse et Monoculture

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Vers midi au marché je retrouve mes burlesques - les auvergnats en capeline noire et gants blancs, découpant avec componction leur charcuterie fine – les bretonnes fripées comme leur laitue – les fromagers austères et les bouchers blagueurs – les empaqueteuses de rôti et les marchands de poulets - Mon poissonnier c'est Buster Keaton, je lui prends des dorades rimbaldiennes, que je cuis au four (huile d'olive, herbes de Provence) pendant que gratinent les patates dans la poëlle - Le soir les invités apportent le vin - du bourgogne rouge qui au poisson s'accorde - Z. revient d'Indonésie avec la dengue, la malaria et sa femme - C. et V. ont amené la salade et leurs deux enfants, O. sa légitime thésarde -

C. frotte ses grandes paluches rugueuses d’agriculteur - En voilà un qui a choisi la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles - Mouais, pas si facile, dit-il - Les sols pourrissent - La biodiversité est menacée – Les brevets du vivant sont détenus par les grands groupes agro-alimentaires, acteurs de la mondialisation - Les paysans se voient imposer leur production par les semenciers, c’est-à-dire les multinationales - C’est le temps de la mutagénèse, la modification du génome - On injecte aux saumons leur propre gène d’hormone de croissance, on fabrique du maïs avec du scorpion – les filières OGM et non-OGM ne peuvent pas cohabiter : le transgénique se répand naturellement, on ne l'arrête pas plus qu'on ne peut stopper le vent ou les abeilles – On légalise ça à coups de directives européennes - Les rapports et études sur les dangers de la culture transgénique sont tenus à discrétion au motif que leur divulgation pourrait nuire à la position concurrentielle - L’impact sanitaire est classé secret industriel - La justice relaxe encore les faucheurs d’OGM, mais jusqu’à quand ?

– On a déjà compté comme casseurs les lycéens qui avaient fracassé les bornes biométriques à l’entrée de leur cantine, ils avaient raison pourtant - Les bornes biométriques, c'est un dispositif de sécurité et de reconnaissance basé sur les empreintes digitales, tu passes et ça te bippe, comme un code-barre – La protection des données ne nous a pas été accordée – La vidéo-surveillance s’installe - les 1000 yeux du docteur Mabuse – c’est l’hydre de Lerne : tu peux pas couper les têtes, les caméras repoussent, démultipliées -

Partout pareil se vérifie la prophétie de Tristes Tropiques : « La civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. »

A l’aube sous un ciel pivoine, les oiseaux sifflotent, les mouettes débattent (oui, oui) - au loin murmure le courant ininterrompu des voitures précipitées vers le périph.

Commentaires

Une vision du monde désabusée, du moins est-ce ma lecture, qui me convient parfaitement. Car elle est réalité.

Ecrit par : Z | 02/03/2006

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