13/11/2006
Monochromes, 1 : préludes incohérents
Au mileu du XIXe siècle, l’art dit moderne étant en prise à ses premiers soubresauts, un gag connaît diverses variantes dans les revues satiriques illustrées qui rendent compte des salons de peinture. Un carré noir encadré, avec par exemple cette légende : Effet de nuit qui n’est pas clair… de lune, acheté subito par M. Robertson, fabricant de cirage. (Le Charivari du 19 mars 1843)
Les sarcasmes visaient certains tableaux délibérément sombres, comme Vue de la Hougue, effet de nuit de Jean-Louis Petit.
Ensuite la plaisanterie prit l'ampleur d'un canular organisé.
Il n'était pas rare alors qu'une foule compacte se déplace uniquement pour rire devant des tableaux : ainsi, le Salon des Refusés de mars 1863, où figuraient les artistes écartés du Salon officiel, parmi lesquels Renoir, Pissarro, Monet, Jongkind, Fantin-Latour, Whistler ; une toile notamment déclenchait des tempêtes de rires : Le déjeuner sur l'herbe.
De 1882 à 1889 se tint à Paris le Salon des Arts Incohérents, qui entendait exposer des dessins réalisés par des gens qui ne savent pas dessiner, des sculptures en fromage, des "croûtes" en pain véritable, etc. C'est dans ce contexte que furent exposées, pour la première fois semble-t-il, des peintures d'une seule couleur.
Le plus célèbre des artistes incohérents, Alphonse Allais, publie en 1897 une brochure : L’album primo-avrilesque, composé de 7 planches en couleurs, précédé d’une préface et accompagné d’une « Marche funèbre spécialement composée pour les funérailles d’un grand homme sourd. » Dans sa préface, Allais posait un idéal d’artiste-peintre : « celui génial à qui suffit pour une toile une couleur : l’artiste, oserais-je dire, monochroïdal. »
Dans l'exposition comme dans l'album, tout était dans les titres donnés aux œuvres, dont on devinera sans peine la couleur :
- Bande de pochards dans le brouillard
- Première communion de jeunes filles chlorotiques par temps de neige
- Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée !
- Récolte de la tomate sur les bords de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques (effet d’aurore boréale)
- Manipulation de l’ocre par des cocus ictériques, rebaptisé ensuite
Partage d’un apéritif anisé entre asiates ictériques dans un champ de blé
et bien sûr le plus célèbre (dont l'inventeur n'est pas Allais, mais Paul Bilhaud ) :
- Combat de nègres dans une cave, pendant la nuit.
Pour Alphonse Allais, le concept de monochrome était donc surtout prétexte à un jeu purement littéraire, à rapprocher de ce passage d’A Rebours de Huysmans, où Des Esseintes organise un repas de deuil servi par des négresses à demi-nues : « On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Pefias et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout. »
Le concept n'en était pas moins lancé. L’album primo-avrilesque annonçait l’émergence de la peinture monochrome, mais aussi l’un des écueils majeurs de l’art contemporain : l’œuvre devenue accessoire qui s’efface au profit d’un discours, sinon d’un bavardage.
(à suivre...)
09:55 Publié dans Vu en peinture | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note




Commentaires
Que dire alors du carré blanc sur fond blanc de Malévitch : suprême déconstruction du sujet pour retrouver la trame. Ceci étant dit, on ne peut l'apprécier qu'en étudiant toute l'histoire de l'art pour en arriver là.
Autres titres possibles :
- Père Noël Blanc qui avance dans la neige
- Absence et invisbilité
- traits blancs jetés sur un drap de lin
Je crois que je vais tenter en atelier d'écriture... : )
Ecrit par : Dom | 13/11/2006
Justement, Malevitch sera évoqué dans le n°2...
Ecrit par : Damien | 13/11/2006
Une sorte de "Fight club" opposant un négre !
Ecrit par : Tlön | 14/11/2006
mon monochrome n'avait pas tant de prétention esthético-littéraro-comiques (c'était plutôt l'inverse)...je suis trop primaire pour ça...mais c'est plutôt rigolo d'être cité!
néanmoins je crois (une fois de plus) n'être pas d'accord avec ta conclusion...(tu es décidément un classique Damien!)
Ecrit par : jean-sébastien | 14/11/2006
js> il ne me semble pas que Damien en soit encore à la conclusion. Et puis écrire que "l’un des écueils majeurs de l’art contemporain : l’œuvre devenue accessoire qui s’efface au profit d’un discours, sinon d’un bavardage." ne signifie pas que tout l'art contemporain a succombé à cet écueil (qui en est vraiment un).
Ecrit par : Philippe[s] | 14/11/2006
[s], je salue ta perspicacité !
JS : pardon d'avoir (sciemment) détourné le sens de ton monochrome...
Ecrit par : Damien | 14/11/2006
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