24/11/2006

Monochromes, 3 : Malevitch blanc

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Ainsi donc vint Malevitch. D'abord avec un carré noir - qui sera accroché au-dessus de son lit de mort, disposé à l'avant de son corbillard, et finalement sur sa tombe. Ensuite, plus radical sans doute, le Carré blanc sur fond blanc. Certes, ce n'est pas à strictement parler un monochrome, car les deux blanc sont très légèrement distincts. Il est difficile de s'en faire une idée exacte sans l'avoir vu en vrai : voyez comme il change, selon les prises de vue. Ce sera l'une des caractéristiques constantes du monochrome, d'être difficilement reproductible.

D'où vient-il, picturalement parlant ? Malevitch a avalé en dix ans toutes les étapes de l'art moderne. En 1905, il est dans l'impressionnisme. Puis, une phase symboliste vers 1907. En 1909, il voit le premier tableau cubiste arrivé en Russie, le Grand Nu de Braque, et repense à Cézanne. En 1910 il expose un Valet de carreau. Le carreau, c'est déjà le carré qui le travaille... En 1911, il se préoccupe plus de couleurs, met du fauve dans sa palette. Ensuite, cubisme analytique et primitivisme : il expose avec le Blaue Reiter de Kandinsky, une Tête de paysan qu'il envoie à Münich. En 1913, il est "cubo-futuriste", et compose un opéra, Victoire sur le Soleil. Ensuite, il invente lui-même les mots pour définir son art en mutation : "transrationnel", "alogique", "transmental"... Et enfin, pendant l'été 1915, il trouve sa manière abstraite, et la nomme Suprématisme.

Que cherchait donc Malevitch ? Il l'a dit lui-même : non pas peindre l'invisible, mais rendre "visible la disparition du visible." Cela suffit-il à en faire un nihiliste - comme Rodtchenko, qui en marge d'une exposition de tableaux noirs (non dépourvus de quelques nuances grises en réalité) avait placé en exergue une phrase de l'anarchiste Stirner : "A la base mon entreprise, j'ai mis le rien" ?

Il faut lire les textes, lyriques et délirants, de Malevitch. Certes, il y a chez lui une volonté de table rase, bien dans l'air du temps dans cette Russie en bouillonnnement révolutionnaire, comme un samovar. Malevitch ne se prive pas : "Les cubo-futuristes ont rassemblé tous les objets sur la place publique, les ont cassés, mais ne les ont pas brûlés. Dommage !" écrit-il en 1915, deux ans après sa période cubo-futuriste... Mais s'il faut détruire le monde, c'est pour le reconstruire tout de suite. S'adressant aux jeunes dans son Manifeste de la connaissance absolue de 1923 : "Déchirez les toiles et les livres renfermant vos pages de schémas si ce qui transparaît est autre chose que le monde déformé du passé, arrachez tout ce qu'a fait la raison de l'ancienne culture afin que l'homme nouveau puisse en l'espace de quelques instants tracer prestement par lui-même les systèmes des voies et que se dénouent les noeuds de l'ancienne sagesse cachée qui n'est rien d'autre en réalité que la vieille étoupe remâchée du temps."

Ou encore : "la somme de l'ancien doit s'éparpiller, car ses unités sont nécessaires pour former de nouveaux bilans économiques." Car l'économie, pour ce marxiste pur et dur, est la base de sa mystique. Ainsi, il rédige un très étrange programme de 18 propositions, la Disposition a du 15 novembre 1919.
Proposition 1 : "Une cinquième dimension (l'économie) est établie." Toutes les autres en découlent.
Proposition 9 : "il faut reconnaître la lumière comme étant la couleur des représentations d'origine métallique des rayons en tant que correspondance de l'évolution économique de la ville."
Proposition 10 : "Il faut ranger le soleil en tant que foyer d'éclairage dans le système du monde vert de la viande et des os." Sic.

En 1920, Malevitch définit ainsi les trois étapes du suprématisme :
Le carré noir définit la cinquième dimension de l'art, l'économie.
Le carré rouge symbolise la Révolution.
Et le carré blanc : le pur mouvement, "l'action pure".
Les monochromes pour Malevitch sont en somme les étendards du monde nouveau. Le blanc est nécessaire, c'est la page blanche sur laquelle l'avenir peut s'écrire : "J'ai vaincu la doublure du ciel coloré après l'avoir arrachée, j'ai mis les couleurs dans le sac ainsi formé et j'y ai fait un noeud. Voyez ! L'abîme libre blanc, l'infini sont devant vous."

Malevitch y a-t-il cru sérieusement, à ce monde nouveau ? On ne saura jamais très bien. Il sera vite suspect aux yeux des institutions officielles. Son travail et son enseignement seront contestés dès 1921. En 1928 il revient au figuratif, est tout de même expulsé l'année suivante de l'Institut d'Histoire de l'Art de Leningrad. En 1930, il est arrêté, retenu quelques jours... Il meurt en 1935, deux ans avant que le réalisme socialiste ne soit le seul style autorisé en Russie.

Une chose est certaine : Malevitch a dû occulter sa spiritualité. Revenu à la figuration, il planquait des croix dans les arrières-plans de ses tableaux, et prétendait que ses icônes religieuses représentaient seulement des paysans. Un dessin de lui (une croix de 1927) porte une indication manuscrite très instructive, la définition secrète de son art : "Suprématisme : sensation de la vague mystique de l'univers".

Commentaires

La question du nihilisme est très complexe chez Malevitch. Un peu comme pour Nietzsche, on peut dire qu’il y a le nihilisme négatif, destructeur, qu’il pourfend et le nihilisme positif, créateur et donc libérateur, qu’il défend. Mais peu importe. Je n’ai pas lu tout ce qu’a écrit Malevitch dans son manifeste mais j’ai le souvenir d’un incroyable galimatias où étaient convoqués pêle-mêle matérialisme scientifique, philosophie orientale, occultisme, croyances primitives, etc. Cette absence de rigueur théorique ne le rend d’ailleurs que plus génial car on sait bien que les plus grands artistes ne sont généralement pas les meilleurs théoriciens.
Ce qui compte finalement c’est bien la puissance inégalée de ce "Carré blanc", fusion dissolvante de toutes les couleurs comme révélation lumineuse de cet absolu que Malevitch n’aura mis en effet que dix ans à atteindre, touchant peut-être là picturalement à ce que Bach en musique n’avait fait qu’effleurer avec son "Art de la fugue" resté inachevé. Bon, je m’égare. Reste quand même, comme tu le rappelles justement, qu’il ne s’agit pas d’un vrai monochrome. Le blanc n'est pas homogène. Y persiste surtout une forme, témoin que le peintre existe encore. C’est ce qui fait la grandeur de Malevitch et le différencie de ses épigones qui croiront utile d’aller plus loin (la couleur pure...), dans un bel élan suicidaire.
C’est pourquoi il ne faut pas non plus négliger la période post-Carré, plus réaliste avec ces paysans sans visage, période forcément décevante en regard de la précédente mais qui permet aussi de l’éclairer rétrospectivement. Malevitch a vraisemblablement traversé une grande crise mystique, le précipitant dans un abîme terrifiant, abîme impossible à représenter au sens figuratif du terme mais qu’il a pu exprimer par le biais de l'abstraction. De sorte que c’est peut-être moins l’absolu de la peinture qu’il aurait cherché à atteindre que l’expression par la peinture de ce "néant" qui s’était ouvert à lui et dont il finira par sortir, du moins en partie… blablabla, on pourrait parler des heures de Malevitch !

Ecrit par : Orphée | 27/11/2006

"Je pense donc en premier au néant. Le néant n'est pas un au-delà, le néant existe bel et bien (quel paradoxe!). Je l'ai accepté et j'en vis mieux. Non seulement se débarrasser du sens du monde est positif, mais aussi allégeant. Qui a besoin d'un but ou d'un sens pour continuer à vivre? Suis-je un décadent? Ne faudrait-il pas que le surhomme soit nihiliste? La prise de conscience du vide n'est pas le test suprême pour départager les forts des faibles? Les faibles s'y brisent, les forts résistent et affirment la vie malgré tout!" Also sprach Zarathoustra

Merci d'avoir fait ce lien entre Nietsche et Malévitch. Le troisième volet de cette analyse qui arrive au carré blanc sur fond blanc m'a toujours fascinée. Comment en cherchant le néant il a tout de même réussi à créer un objet à la limite du visible. Dans la recherche depuis Cézanne de trouver l'espace de la toile, anéantir la perspective, Malévitch conserve tout de même l'objet, même s'il est réduit à sa plus simple expression. Nous sommes plus proche de l'Idée que de la réalité et pourtant on ne peut nier son existence puisqu'on peut le nommer et même le qualifier par sa couleur.
Est-ce pour autant qu'il fallait aller encore plus loin, je crois que Malévitch a répondu lui-même. L'arc boutisme de cette démarche finalement tue l'art.
Merci pour cette analyse.

Ecrit par : Dom | 28/11/2006

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