02/12/2006
Monochromes, 4 : Klein international
Yves Klein, par son parcours exemplaire et fulgurant (1954-1962), a donné au monochrome ses lettres de noblesse.
Sa vocation artistique était toute tracée, car ses parents étaient tous les deux peintres : son père, Fred Klein, était un néo-impressionniste chatoyant, tandis que sa mère, Marie Raymond donnait plutôt dans l'abstraction décorative.
Fin 1954, Yves Klein, 26 ans, publie un petit album, Yves Peintures. Rien que des monochromes, déjà : c'est le programme de son art, un catalogue imaginaire de l'oeuvre à venir. Une manière de défi aussi.
La préface, attribuée à Pascal Claude, est une suite de barres horizontales illisibles, disposées comme des paragraphes. Une version radicale de L'album primo-avrilesque ? Klein avait eu vent de son prédécesseur, Alphonse Allais l'Incohérent, mais il lui reprochait de n'avoir "pas assumé" le concept de monochrome.
Pour Klein, dès qu'il y a plus d'une couleur dans un tabeau, celui-ci devient le théâtre d'un combat entre différentes forces : "une mise à mort, un drame morbide." La plupart des tableaux lui apparaissent comme "des fenêtres de prison dont les lignes, précisément, seraient les barreaux." Judoka émérite (quatrième dan, il publie en 54 un traité, Les fondements du judo), il veut une peinture zen et dépassionnée.
La couleur unique, "l'espace sensible pur" lui donne un sentiment de liberté totale, d' "identification complète avec l'espace". "Je suis le peintre de l'espace. Je ne suis pas un peintre abstrait, mais au contraire un figuratif, un réaliste. Soyons honnête, pour peindre l'espace, je me dois de me rendre sur place, dans cet espace même."
Très vite, Klein investit le bleu, un bleu bien précis, profond et électrique, à la lisière du violet : l'outremer. Il le baptise IKB "International Klein Blue", prétend même en déposer le brevet au ministère de l'Industrie en 1960 - brevet fictif en réalité car ce pigment existait avant qu'il ne s'en empare. Mais Klein, toujours attentif à la mise en scène de son art, aura voulu donner à sa démarche un caractère officiel, et à son parcours celui d'une aventure singulière, quasi-héroïque.
Pourquoi bleu ? Avec audace, Klein se mesurait ainsi au colosse suprême du XXe siècle : Picasso avait eu sa propre "période bleue".
Il avait aussi lu Bachelard, en particulier le chapitre 6 de L'Air et les songes et sa rêverie devant le ciel bleu, "le minimum de la substance". Pour Bachelard la méditation aérienne devient "un nirvâna visuel, une adhésion à la puissance sans acte, à la puissance tranquille, contente simplement de voir, puis de voir l'uniforme, puis le décoloré, puis l'irréel", une "méthode d'effacement" qui "permet de descendre au minimum de l'être imaginant".
Klein ajoute : "Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs, elles, en ont. Ce sont des espaces pré-psychologiques (…). Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes (…) tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a après tout de plus abstrait dans la nature tangible et visible."
"Yves le Monochrome" comme il se nomme lui-même n'est cependant pas réductible à ce bleu qui a fait sa gloire. Après les vert et orange de ses débuts, il s'en tient à une trinité chromatique précise : bleu, rose et or. Un choix hautement signifiant : rose, couleur chair, incarnat d'une fleur multi-symbolique (Klein est passionné par l'hermétisme des Rose-Croix) ; or, couleur noble, métal et lumière, matière philosophale de l'alchimie.
Car Klein, comme Malevitch, est fondamentalement mystique. C'est un ésotériste chrétien, pour qui "le Peintre comme le Christ dit la messe en peignant et donne son corps de l'âme en nourriture aux autres hommes ; il réalise en petit le miracle de la Cène dans chaque tableau".
Mais il y a aussi chez lui, ce n'est pas son moindre charme, un humour paradoxal. Ainsi, à propos de sa série des éponges, il dira que ce sont des "portraits des lecteurs de mes monochromes qui, après avoir vu, après avoir voyagé dans le bleu de mes tableaux, en reviennent totalement imprégnés en sensibilité comme des éponges."
Une autre fois - peut-être en réponse à Malevitch pour qui "le globe terrestre n'est rien d'autre qu'une pelote de sagesse intuitive qui doit s'élancer sur les routes de l'infini" - Klein réfute tranquillement la rotondité de la Terre : "Faites tourner très vite une pièce de monnaie sur elle-même, elle apparaît comme un globe à la vision. Le globe est l'illusion optique de la Terre, qui est ronde, car la Terre est plate comme une pièce de monnaie."
A partir de 1960, Klein se lance dans les Anthropométries : des femmes nues se couvrent de bleu et se couchent ensuite selon ses indications sur la toile. Le nu n'est plus un modèle qui inspire à l'artiste sa représentation , mais un "pinceau vivant" dont le corps s'imprime directement sur le tableau.
La beauté de ces oeuvres d'un érotisme étrange ne doit pourtant pas faire oublier qu'elles marquent un revirement, un retour à la forme qui rompt avec sa quête de l'immatériel. Aussi novatrice en soit la trouvaille, les anthropométries renouent avec l'histoire de la peinture - les grands nus bleus de Matisse en particulier. Si le monochrome est un absolu, c'est aussi une limite : Klein après Malevitch s'y est heurté, et y a finalement renoncé.
"Les tableaux ne sont que les cendres de mon art" disait Klein. Sa dernière période, magnifique, en est l'illustration littérale : les peintures de feu confirment l' abandon du monochrome. Il s'agit désormais de capter sur la toile des traces (du feu, de l'eau, de corps humains), de célébrer enfin la nature comme union nuptiale des éléments. La beauté ne naît plus d'un pigment unique étalé sur une zone, mais d'une confrontation, par la pluralité des couleurs, entre des forces antagonistes.
09:30 Publié dans Vu en peinture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
















Commentaires
Excellente rétrospective !
(Redoutable pour les daltoniens ! )
Ecrit par : Lambert Saint-Paul | 10/12/2006
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