26/12/2006
Monochromes, fin : Paint it black
«I wanna see it painted, painted black
Black as night, black as coal
I wanna see the sun blotted out from the sky
I wanna see it painted, painted, painted, painted black»
On peut retracer autrement l’histoire des monochromes. Dire que le Salon des Incohérents est exactement contemporain du drapeau noir arboré par Louise Michel en 1883, un vieux jupon fiché sur un manche à balai «portant le deuil de nos morts et de nos illusions».
On peut citer Kierkegaard évoquant la monotonie de sa vie : «Cela ressemble au tableau de cet artiste qui, pour figurer le passage de la Mer Rouge par les Hébreux, recouvrit tout le mur de rouge sous prétexte que les Hébreux étaient passés et les Egyptiens noyés.»
Ou raconter après Lichtenberg, comment au mitan du XVIIIe siècle l’extravagant marquis de Brunoy réalisa dans ses jardins une immense installation monochrome : à la mort de sa mère, il «fit verser des tonnes d’encre dans les bassins de ses fontaines en signe de deuil.»
Ou même remonter aux grands maîtres de la peinture chinoise. Les couleurs, disait Xu Wei, sont des illusions. Elles «rendent les hommes aveugles», selon une sentence taoïste. Il faut s’en débarrasser pour ne garder que le noir, seul à même d’atteindre l’essence des choses. L’ombre et le vide.
«Calme, on saisit le mouvement des choses, dit Su Dong Po ; vide, on contient les 10 000 mondes.»
Carré blanc de la censure, cache noir des photos de faits divers, les monochromes renvoient à une très ancienne méfiance : Tu n’adoreras pas d’image taillée.
Dans les Chroniques de Bustos Domecq, Borgès et Bioy Casares racontent l’histoire de José Enrique Tafas. Tafas est un artiste qui peint «avec une fidélité photographique des vues de Buenos Aires» ; ensuite il efface méticuleusement ses tableaux et les repeint tout en noir. Une façon pour lui de pratiquer son art sans enfreindre la loi coranique, car il est d’origine musulmane, «son père en effet avait abordé sur nos rives enroulé dans un tapis».
Il se trouve que l’interdit de la représentation trouve justement son point d’appui sur un grand cube noir. A l’angle sud-est de la Kaaba, un seul objet d’adoration subsiste, des 360 idoles du Temple détruites par le Prophète : une pierre noire enchassée dans un cadre d’argent. L’aérolithe vénéré, sur lequel est bâti le cinquième pilier de l’Islam, ultime monochrome après la destruction de toutes les images.
Une ancienne devise alchimique propose d'aller Obscurum per obscurius, ignotum per ignotius : vers l’obscur et l’inconnu par ce qui est plus obscur et inconnu encore.
En 1617, Johan-Theodori de Bry réalise une extraordinaire série de gravures en taille douce pour illustrer l’Utriusque Cosmi de Robert Fludd. On y voit naître la lumière, s'élever l'empyrée, se disposer l'éther, se former les éléments du cosmos en une génèse majestueuse. Trois siècles avant les carrés tordus de Malevitch, le carré noir représente le point final ou originel de toute création. Par ailleurs, Fludd lui-même emploie, pour définir la cohérence du monde, une image musicale : celle du monocorde, « principe même qui, du centre où il se trouve, permet à la vie sous toutes ses formes de vibrer à l’unisson. »
Et sic in infinitum : et ainsi de suite, à l'infini.
18:10 Publié dans Vu en peinture | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note










Commentaires
A la fin du chapitre XII (Livre I) du Tristram Shandy de Sterne il y a un monochrome noir sur deux pages (recto-verso).
Ecrit par : Tlön | 27/12/2006
Denys Riout : La peinture monochrome (folio essais, passionnant ouvrage, que j'ai pillé sans vergogne)
Marc-Edouard Nabe : Le Bonheur ( il y a aussi d'excellentes remarques sur Malevitch dans son Journal, tomes 3 et 4, éd. du Rocher).
Malevitch : Ecrits (ed. Gérard Lebovici), De Cézanne au Suprématisme (L'âge d'homme)
Denys Riout : Yves Klein, l'aventure monochrome ("découvertes" Gallimard)
Expo Yves Klein, Beaubourg
Lichtenberg : Aphorismes (Pauvert)
Florence Hu-Sterk : La beauté autrement, introduction à l'esthétique chinoise (Paris, You-Feng)
Borges y Casares : Chroniques de Bustos Domecq (pas du meilleur Borges, Denoël)
Alexander Roob : Le Musée hermétique (Taschen)
Ecrit par : Bibliographie | 29/12/2006
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