30/01/2007

Haute définition

Définir l'amour, et si possible autrement que par paradoxes (tel Lacan : "donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas") , sarcasmes et dénégations de ceux que l'absolu fait frémir (La Rochefoucauld déjà avant Bardamu), qui ose relever un tel défi ?
Il s'est pourtant trouvé quelqu'un pour lancer le gant. Cet homme, c'est Yahyâ ben Khâlid (يحيى بن خالد), persan d'origine et grand vizir de Bagdad. Pour la petite histoire, il fut le précepteur du futur calife Hârûn ar-Rachîd, et le père du vizir Ja`far : la suite est dans les Mille et une nuits.
Yahyâ, que l'on dit homme éclairé, nourri des philosophes grecs, partisan de la discussion et du libre examen de toutes questions, aimait réunir chez lui la fine fleur des philosophes, théologiens, docteurs des différentes sectes pour de longues et passionnantes controverses.
Un jour, il leur demanda non de discuter, mais de définir chacun leur tour, sommairement, ce qu'est l'amour.
Des treize réponses qu'il obtint, aucune ne prétend à l'originalité ; mais, prosaïques ou mystiques, sensibles ou sévères, elles forment une mosaïque aux contours précis, à qui manque seulement pour sa complétude la nuance de voix plus féminines.

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Ali ben El-Heïtem

- L'amour est le fruit de la conformité des espèces et l'indice de la fusion de deux âmes ; il émane de la beauté divine, du principe pur et subtil de la substance. Son étendue est sans limites ; son accroissement une cause de déperdition pour le corps.

Abou Malik

- L'amour est un souffle magique : il est plus caché et plus incandescent que le charbon ; il n'existe que par l'union de deux âmes et le mélange de deux formes. Il pénètre et s'infuse dans le coeur comme l'eau des nuages dans les pores de la terre ; il règne sur toutes choses, soumet les intelligences et dompte les volontés.

Mohammed Allaf

- L'amour met son cachet sur les yeux et imprime son sceau sur les coeurs ; il circule dans le corps et pénètre au fond des entrailles. Il jette le désordre dans la pensée et la mobilité dans l'esprit ; rien ne reste pur avec lui ; aucune promesse ne le lie ; toutes les infortunes tombent sur lui. L'amour est une goutte puisée à l'océan de la mort, une gorgée prise aux réservoirs du trépas. Mais il tire sa force d'expansion de la nature même et de la beauté qui réside dans les êtres. L'homme qui aime est prodigue, sourd aux appels de la prudence, insensible aux reproches.

Hicham ben Hakem

- La destinée a placé l'amour comme un filet où ne peuvent tomber que les coeurs sincères dans l'infortune. Quand un amant tombe dans ses lacs et se prend à ses pièges, il ne lui est plus possible de s'en tirer sain et sauf ni de s'échapper en fuyant. L'amour naît de la beauté de la forme, de l'affinité et de la sympathie des âmes. Avec lui la mort pénètre jusqu'aux entrailles et au fond du coeur ; la langue la plus éloquente se glace ; le roi devient sujet, le maître devient esclave et s'humilie devant le plus infime de ses serviteurs.

Ibrahim Nazzam

- L'amour est plus subtil que le mirage, plus prompt que le vin circulant dans les veines. C'est une argile délicate, pétrie dans la cuve de la puissance divine. Tant qu'il est modéré, ses fruits sont pleins de saveur ; mais s'il dépasse les bornes, il devient une folie mortelle, un mal dont les ravages sont terribles et dont on ne peut espérer le remède. Semblable à un nuage, il se fond en pluie sur les coeurs ; il y fait germer le trouble et fructifier la douleur. L'homme vaincu par l'amour souffre sans trêve ; sa poitrine se soulève avec effort, la paralysie le menace ; toujours plongé dans sa mélancolie, il passe ses nuits sans sommeil, ses jours dans l'anxiété : la douleur l'affame et il ne se nourrit que de gémissements.

Ali ben Mansur

- L'amour est un mal léger au début, qui s'infiltre dans l'âme et la façonne à son gré ; il pénètre dans la pensée et l'envahit rapidement. Quiconque boit à sa coupe ne se guérit pas de son ivresse ; quiconque renversé par lui ne se relève plus. L'amour dérive de l'identité et de l'homogénéité des formes et de la création.

Mutamir

- L'amour est le résultat de la conformité de la nature et le produit de la parité des espèces ; il pénètre dans le coeur comme la fourmi ; celui qu'il asservit ne peut briser ses liens, celui qu'il terrasse ne peut se relever. Il distingue les natures diverses et l'union des âmes ; il appelle les coeurs et rapproche les caractères. Mais son bonheur est de courte durée, troublé par l'attente d'une séparation et altéré, dans ses plus doux moments, par la crainte de la médisance. Aussi les philosophes l'ont surnommé l'arme qui pénètre dans la chair et qui ruine l'édifice du corps.

Bichr

- L'amour tue le sommeil et engendre l'abjection. L'homme soumis à son empire ne vaut pas une brebis difforme. Eût-il la puissance du lion, il s'humilie devant tout ce qui est esclave et devient lui-même l'esclave de ses désirs ; il ne parle que de ses espérances et ne s'occupe que de sa passion.

Toumamah

- Lorsque la substance dont les âmes sont formées aspire les émanations de l'identité, de l'homogénéité et de la relation, elle darde les rayons d'une lumière éclatante qui éclaire les regards de l'intelligence et réchauffe de son ardeur les sources de la vie. De ce foyer sort une flamme pure qui s'attache à l'âme et s'incorpore à son essence : voilà ce qu'on nomme l'amour.

Sakkal

- L'amour est engendré par la bonté et produit par l'homogénéité ; il prouve l'existence du principe immatériel de la sympathie et démontre l'attachement mutuel des espèces. Il envahit le corps comme l'ivresse qui résulte du vin. Celui qui aime est animé d'une flamme intérieure ; tout son être resplendit ; ses qualités le placent au-dessus des autres hommes. Mais l'agitation de ses sens décèle sa passion aux regards et, avant d'être glorifié, il débute par l'humiliation.

Sabbah

- La parole est moins prompte que les effets de cette passion. Le coeur d'un homme dont la pureté et la beauté sont notoires ne repousse pas l'amour, car c'est l'analogie des espèces qui seule le fait naître ; le propre d'une nature délicate est d'être capable d'aimer.

Ibrahim ben Malik

- L'amour n'est qu'une suite de visions qui apparaissent à l'homme, tantôt désespérées, tantôt consolantes, et par l'inquiétude qu'elles engendrent dans son coeur elles consument ses entrailles.

Mobed

- L'amour est un feu qui s'allume dans le péricarde et se propage entre les côtes et le coeur. Il est inhérent à l'existence des êtres et à l'action des corps célestes : son origine est dans l'impulsion animale et dépend des causes matérielles. Il est la fleur de la jeunesse, le jardin de la générosité, le charme de l'âme et son divertissement. Les éléments l'engendrent ; les astres le produisent au jour ; les vents le meuvent ; l'action des mystères sublimes lui donne sa forme. Puis il se combine avec le meilleur de la substance, avec les éléments les plus purs. Il provoque l'attraction des coeurs, la conformité des passions, la fusion des âmes, le rapprochement des semblables, la pureté des sentiments et la sympathie. Il ne peut exister sans la beauté, sans l'intelligence, sans la délicatesse des sens, sans la santé, l'harmonie et l'équilibre des forces ; car son origine sublime donne naissance à des mouvements dans les sphères célestes qui correspondent ensuite avec la sensation dont les corps sont doués.

(propos cités par Al'Mas'oûdi, Les Prairies d'or, Bagdad, Xe siècle - traduction : Barbier de Meynard, 1871)

Commentaires

Très intéressant. Ces définitions n'ont rien à envier à celles du Banquet. Merci de cet aperçu, cher Damien.

Ecrit par : Anaximandrake | 30/01/2007

Quel paradoxe que ces paraboles fleuries et les diktats musulmans! Mais peut-être est-ce justement à cause d'une rigueur systémique que la poésie devienne si ... délicate.

Ecrit par : Kate | 02/02/2007

Ces textes sont magnifiques et révèlent la beauté de la poésie orientale, l'amour des mots.
Mais j'ai beaucoup aimé aussi le commentaire laconique et sarcastique de Lacan, on le reconnaît bien là !
La beauté de ces textes me rappelle la plume de Khalil Gibran, poète libanais, dans Le prophète :
Ne pensez pas que vous pouvez infléchir le cours de l'amour, car l'amour, s'il vous trouve digne, dirige votre cours.
Lire la littérature actuelle ou ancienne nous permet d'éviter de croire seulement ce qu'on veut nous montrer de la culture orientale.

Ecrit par : Dom | 03/02/2007

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