09/03/2007

Fragmentation de Baudrillard

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Mais qui était Jean Baudrillard ?
Sociologue, sémioticien, philosophe ? Sans doute, et aussi : pataphysicien dès sa jeunesse (jusqu’au titre envié de transcendant satrape), germaniste (traducteur de Brecht, d’Hölderlin…), universitaire dans le sillage de Barthes et Lefebvre, co-fondateur d’Utopie (épatante revue d’urbanisme des années 60-70), moraliste, excellent photographe, globe-trotter (magnifiques descriptions des USA, d’Istanbul)…
Le dernier penseur français de stature internationale ? On en raffolait dans l’intelligentsia américaine, ses concepts étaient repris avec enthousiasme par la crème de l’avant-garde artistique, et même les auteurs de Matrix s’en réclamaient – mais, tout comme Freud avait réfuté l’emploi de la psychanalyse par les surréalistes, Baudrillard refusait d’être ainsi annexé. La french theory ne lui seyait guère : pas question de se laisser piéger. Vivace, mouvante, sa pensée résiste aux étiquettes et aux vulgarisations.

Certes on peut dédaigner, surtout dans ses premiers essais, le maniérisme structuraliste à la mode 68, la tentation de jargonner jusqu’à l’illisible, tout ce qui a permis à certains de le caser parmi les « impostures intellectuelles ». Il lui a été reproché d’avoir détourné des concepts scientifiques qui dépassaient sa compétence - par exemple celui d’ attracteur étrange. Comme s’il n’y avait que la science qui pouvait être expérimentale, et pas l’écriture… Car Baudrillard est avant tout un enragé du langage, un grand écrivain, paradoxalement méconnu. Voyez par exemple ce texte de jeunesse, écrit vers 1949, où l’on voit déjà éclore quelques-uns de ses thèmes favoris :

« Alors le papier enflammé touche l’eau, et s’éteint, et la lueur en descend lentement comme de la cendre vers le fond – la lenteur subite de la chute étant semblable au discernement véritable du bien et du mal. Une seule chose reste alors, une seule : c’est que tout au monde est signifiant, et que tout finit par être signifié. Chaque chose a son signe, et chaque signe a son sens. On ne peut être qu’à force d’exactitude du monde. Non le meilleur ou le pire, mais l’exactitude du monde est notre sens. Comme dans un rêve où quelqu’un vous tourmente de toutes sortes de façons sous des apparences fausses et vient vous délivrer à la fin sous son aspect connu. »

Le futur auteur de Simulacre et simulation aurait commencé sa carrière littéraire par un apocryphe : il serait l’un des rédacteurs de La Chasse spirituelle, ce faux Rimbaud qui mystifia la critique. Poète à ses heures, Baudrillard valide l’hypothèse audacieuse de Mallarmé : « Tout écrivain complet aboutit à un humoriste. »
Il a même écrit des chansons, comme cette Complainte de Lady Di

Eh dis donc Dodi,
Qu’as-tu fait de Lady Di ?
Sous le pont de l’Alma coule la Seine
Et les princesses en mercedes…

En bon pataphysicien, Baudrillard avait depuis longtemps aboli la distinction entre rire et sérieux. Toujours à l’affût, il savait débusquer dans l’actualité la part d'hystérie et de faux-semblant, c’est-à-dire de comédie. Les simulacres, la perte de sens, la «disparition de la réalité» étaient sa grande affaire. Pourtant jamais il n’assénait une leçon, ni ne se drapait dans l’orgueil misanthrope d’un Debord. « Le joueur ne doit jamais être plus grand que le jeu lui-même. Ni le théoricien plus grand que la théorie, ni la théorie plus grande que le monde lui-même. »
Mais, dans un monde devenu fou, la pensée elle-même a le devoir de s’aventurer jusque dans le délire, pour en ramener des bribes de sens perdu. D’où quelques malentendus, quand il affirmait par exemple que la guerre du Golfe n’avait pas eu lieu, fustigeait la « nullité » de l’art contemporain, ou, plus grave, « la dictature démocratique des droits de l’homme ». C’est que, pour lui, l’essentiel nous échappera toujours, et « ce qui se cache là, hors d’atteinte, n’est justement pas la vérité, mais l’absence de vérité » - ce qui est une bonne nouvelle, car cela implique que toute pensée est inachevée, et donc inépuisable.

(Pour finir, quelques aphorismes, que je n’ai pas réussi à caser dans ce billet déjà trop long – citations glanées surtout dans Cool Memories et ce texte fondamental qui se trouve dans les Cahiers de l’Herne : Hétérodafé)

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Le fragment est comme le noyau d’un destin éphémère de la langue, une particule fatale qui brille un instant et disparaît.

Pas de pitié envers les signes. Ne pas leur laisser l’alibi de leur discrétion, de leur clarté artificielle. Les prendre pour ce qu’ils sont : des produits subtils et dangereux de l’indifférence du monde à notre égard.

Au cœur de l’orgie, un homme murmure à l’oreille de la femme : What are you doing after the orgy ?

L’Amérique est la version originale de la modernité, nous sommes la version doublée ou sous-titrée.

Ce n’est donc plus l’Humain qui pense le monde. Aujourd’hui, c’est l’Inhumain qui nous pense.

Seule stratégie fatale : trouver l’irréductible point aveugle, tangentiel, potentiel, de réversion de tous les systèmes.

On peut caresser un rêve, comme un chat domestique. On ne peut caresser la réalité, elle est comme un chat sauvage.

Un jour, nous nous relèverons et nos fesses resteront attachées au fauteuil.

Syndrome de Stockholm : nous sommes les otages de l’information, mais nous acquiesçons secrètement à cette prise d’otage.

Qu’il serait doux de voir le soleil de profil !

La mort elle aussi brille par son absence.

Mon ambition était d’occuper le seul lieu imprenable : au-delà de la fin – avec vue imprenable sur le monde.

Commentaires

«Au cœur de l’orgie, un homme murmure à l’oreille de la femme: What are you doing after the orgy?»
mdr, je la ressortirai.

Ecrit par : bebedetto | 12/03/2007

Très bon billet, Damien. Sans doute l'un des plus originaux que j'ai lus sur l'homme et sa mort.

Ecrit par : Kate | 14/03/2007

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