03/04/2007
Un salon littéraire en 2007
A l'heure où se terminait la manifestation en faveur de la régularisation des sans-papiers autour de la place Stalingrad, je me retrouvai ce samedi du côté de Saint-Eustache chez Jean-Paul Marcheschi, peintre de flammes, de fumée et de cire fondue dont deux œuvres illustrent ce billet. J'avais été aimablement convié par Madame de VS à rencontrer en compagnie d'autres blogueurs Renaud Camus, venu présenter son Journal de Travers.
Arrivé à l'heure pile, j'entre en même temps qu'un petit groupe de personnes, dont Renaud Camus lui-même, que je n'ai pas reconnu - aussi je ne m'attendais pas à le touver là, imaginant stupidement qu'il serait arrivé au moins un quart d'heure en avance, et puis la seule photo que je connaissais de lui le montre empreint de gravité, dans une pose contemplative et romantique - rien à voir avec cet homme jovial aux yeux pétillants, dont les bacchantes d'argent se jettent sur une gainsbourgienne barbe de trois jours, quelque chose comme un Nietzsche décontracté, un Léon Bloy affable.
Les présentations sont faites. Il est toujours amusant pour des blogueurs de se rencontrer in vivo : des noms plus ou moins familiers s'incarnent enfin. Ils ne nous étaient pas tout à fait inconnus : par leurs blogs on pouvait savoir par exemple qu'untel a un jour renversé une quiche dans un piano, qu'un autre a mangé des pièces en chocolat habillé en seigneur du XVIIème siècle, qu'un troisième a renversé un piéton sur un passage protégé devant un agent de police, et d'autres détails plus intimes encore. Mais enfin on ne connaissait jusqu'ici d'eux que ce qu'ils avaient bien voulu laisser filtrer de leur existence et de leur personnalité. Les voilà soudain tels qu'en eux-mêmes, échappés du personnage toujours plus ou moins fictif que chacun construit en bloguant. Et qui ne s'est murmuré en son for intérieur : «Ah tiens, c'est drôle, il a cette tête, cette allure-là» ?
Les premiers arrivés s'assoient, la cérémonie commence. Après une brève présentation de la marquise, c'est l'auteur lui-même qui explique le pourquoi et le comment de son livre, la place que celui-ci tient dans l'ensemble de son œuvre et les résonances avec d'autres de ses ouvrages. Je n'ai pas très bien tout suivi, n'ayant guère assimilé la complexe architecture scripturale du maître, ses trilogies, ses églogues, ses emboîtements et ses hétéronymes... Meilleurs élèves furent Messieurs Tlön, Touraine Sereine et Didier Goux, qui surent relancer le dialogue par des questions pertinentes, témoignant là de leur sérieux et de leur assiduité. Ce que je crois avoir saisi, c'est que le Journal de Travers relève de «l'archéologie anticipatrice» (formule tlönienne adoubée par Camus). Rédigé en 1976, le texte a été complété ultérieurement par des ajouts qui font chambre d'échos, dans un subtil jeu de glissements du signifiant (paronymes, anagrammes, etc.) qui ouvrent sur un vaste corpus culturel. L'hypertexte en tant que système de liens et de renvois, au fond Renaud Camus l'attendait et même le pratiquait bien avant Internet, ayant toujours rêvé de creuser à l'intérieur de son œuvre toute une série de galeries où circulerait le sens.
Moment crucial lorsque l'auteur raconta qu'il tient son journal depuis l'adolescence, mais qu'un jour, pris d'une furieuse envie d'autodafé et de tabula rasa, il en jeta les 19 cahiers dans une poubelle à New York. Devant la stupeur de son assistance médusée, Camus ajouta avec philosophie qu'il en est peut-être de cette partie perdue de son œuvre comme de ces alligators que les New-yorkais ramènent bébés de Floride, jettent ensuite dans les toilettes parce qu'ils sont devenus trop encombrants, et qui, selon une légende urbaine tenace, prolifèrent dans les égouts de la Grande Pomme.
Après cela, nous bûmes un peu de cidre et de champagne, et papotâmes de façon plus informelle. Je conversai notamment avec Monsieur Croquis de Côté, qui comme moi n'avait pas osé sortir son carnet pour dessiner sur le vif. Hélas, alors que je me dévouai pour relayer un convive qui servait un plateau de petits fours, M. de Côté parut se vexer que j'interrompisse là notre dialogue et ne m'adressa plus la parole. Après quelques tours de service, je rejoignis un petit groupe près de la fenêtre ouverte, où semblaient s'être réunies deux minorités : fumeurs et hétéros. Et là, en compagnie de Mademoiselle Toutcequejaimais, Jean-Paul Marcheschi, Didier Goux et son Irremplaçable Epouse, on s'interrogea : qui sont les derniers grands écrivains français ? Marcheschi, qui fit l'éloge de Pascal Quignard, déclara qu'un grand écrivain se retrouve tout entier dans chacune de ses phrases, comme un grand peintre dans le moindre centimètre carré de chacun de ses tableaux. Pourtant, est-ce que les grands écrivains n'écrivent jamais de bêtises ?
« Les œuvres sans bêtise n'ont aucun intérêt. Elles ratent le corps. Le génie, c'est un aménagement technique de la bêtise.» (Renaud Camus)
13:45 Publié dans Formalités | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note





Commentaires
Point besoin de croquis, les mots s'y substituent tout aussi bien.
Ecrit par : Tlön | 03/04/2007
Et surtout, les tableaux de Marcheschi les remplacent avantageusement !
Ecrit par : Damien | 03/04/2007
Bravo, exactement ce qui manquait à mon esprit embrumé par l'alcool et les tracas matériels.
Tu as photographié le pétré ou tu as repris cette photo ailleurs? Car je ne me souviens pas avoir vu de pétré chez Flatters.
Ecrit par : VS | 03/04/2007
Non, j'ai trouvé ces images sur Internet (la deuxième a été un tout petit peu retravaillée)...
Ecrit par : Damien | 03/04/2007
Cher Damien, nous n'avons que très peu parlé ensemble (et je le regrette bien, du coup), mais laissez-moi vous dire que, sur le lot, votre commentaire de cette soirée est de loin le meilleur (le mien y compris, il va sans dire).
Du coup, je vous mets en lien chez moi (non, non : ça n'a rien de sexuel...), et viendrai vous lire chaque jour.
Ecrit par : Didier Goux | 03/04/2007
Oui, c'est exactement ce que j'ai pensé en découvrant ce texte. Tiens, je vais mettre à jour mon billet dans ce sens.
(J'avais pensé il y a quelques semaines que toutes ces têtes de Maures étaient très Marcheschi).
Ecrit par : VS | 03/04/2007
Merci - mais ne venez pas tous les jours, je suis un intermittent du blog...
Ecrit par : Damien | 04/04/2007
Ça fait presque envie (c'est très bien narré) : mais y avait-il des meufs ? – et jeunes ? Passque ça fait quand même un peut parade gaie, de loin.
Ecrit par : sk†ns | 07/04/2007
Comme femme jeune, il y avait la jolie Julie - plus mon Irremplaçable Épouse qui l'est pour l'éternité (cha-ba-da ba-da...)
Ecrit par : Didier Goux | 07/04/2007
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