09/06/2007

Aux marches du palais (Impressions cannoises, 3)

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Au centre du protocole cannois, la montée des marches...
Rêve de miel et de fiel pour chaque festivalier, passer un moment dans cette lumière-là, en smoking et robe du soir, sous le crépitement des flashes et l'appel des caméras, encadrés de policiers en grand uniforme, gants blancs et fourragère au garde-à-vous.

C'est la quintessence d'un système subtilement hiérachisé. On ne compte plus les nuances de distinctions, avec badge et sans badge, avec invitation et sans invitation, les différentes sortes d'invitations (balcon ou orchestre, jaune ou bleue) et les différentes sortes de badges (VIP, presse, professionnels de la profession, exploitants, cinéphiles... avec dans chaque catégorie, différents degrés marqués par une initiale différente, une pastille colorée en plus ou en moins, etc.).

Cependant, pour que la prétendue magie fonctionne, il faut que, pour quelques instants, la séparation soit invisible. Le public doit croire que la star est accessible. Et en effet pour quelques instants le petit peuple pourra contempler de visu ses rois et ses princesses, leur faire entendre sa clameur et même les prendre en photo, et s'imaginer que leurs destins se sont croisés ici.

Le festival est un espace mobile, qui se modifie en fonction des flux de la foule. Selon un timing précis, des responsables déplacent les grilles, ouvrent et ferment les trajectoires. Autour du palais, deux heures avant déjà, l'espace est bouclé par la police, la rue bloquée en vue de l'arrivée des voitures officielles. Le public est massé tout autour, beaucoup ont apporté un escabeau pour mieux se hisser jusqu'à la vue imprenable sur les stars.

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Le rituel de la montée des marches se prolonge à l'intérieur du palais. Nous voici dans la salle, en tenue de pingouin comme tout le monde, attendant la projection du film de Gus Van Sant. En direct sur l'écran gigantesque, on voit monter ceux qui suivent sur le tapis rouge... Michel Piccoli, Jane Birkin, Johnny Clegg, Natacha Régnier, Géraldine Chaplin... Tiens, quel est ce Frankenstein mal reconstitué ? C'est Mickey Rourke, une belle blonde à son bras... Lou Doillon porte un chapeau haut-de-forme, et du coup c'est à tous ces messieurs endimanchés que semble manquer un couvre-chef... Enfin voilà l'équipe du film, le réalisateur entre dans la salle, la lumière peut s'éteindre...

A l'écran, comme au début de chaque séance depuis des années, sur une mélopée onirique de Saint-Saëns, on gravit encore d'autres marches tapissées de rouge, virtuelles et flottantes, émergeant de sous la mer pour remonter jusqu'aux étoiles, où s'inscrit le logo du festival, avec sa palme académique.

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Après un court métrage réalisé par Gus Van Sant à l'occasion du 60e anniversaire du festival sur le thème imposé de la salle de cinéma (un jeune garçon regarde une naïade et finalement la rejoint dans le film) d'une vulgarité désarmante, le film commence. Paranoid Park. Tout en glissades. Splendeur des plans, cadrages au cordeau, travellings chaloupés, ralentis en milieu scolaire, lumières pop mélancoliques. Fraîcheur pivoine d'un adolescent qui découvre que la vie est brutale. "C'est un Crime et châtiment chez les skaters" a déclaré Gus Van Sant. Sans crime ni châtiment. Un mort, un flic, mais surtout pas un thriller. Comme d'habitude, la caméra est amoureuse du jeune virtuose, l'accompagne au fil des quarter-pipes, dans ses premiers émois et jusque sous la douche, scène saisissante où le pauvre garçon reçoit sur ses épaules tout le poids du malheur. Un lent clip d'une heure et demie d'une grande beauté plastique, où je sommeille quelque peu. A la sortie on croise Pascal-Alex, bouleversé par le film : c'est sûrement lui qui a raison.


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Et à la fin d'une longue journée, après un dernier verre au Petit Majestic où de grands gaillards empingouinés m'apostrophent dans une langue inconnue (polonais ?), il faut encore monter, les pieds meurtris d'avoir voulu étrenner une nouvelle paire de chaussures, les escaliers pentus du Suquet et la longue avenue serpentine qui n'en finit pas de déployer ses lacs, mini-Golgotha où l'on croisera encore trois fêtards titubants et un clochard à la barbe de prophète biblique qui vocifère sa colère contre le monde.

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3 : Gabe Nevins dans Paranoid Park
4,5 : décors d'Andrei Andrejew pour Raskolnikow (Robert Wiene, 1923)
6 : dessin à l'encre d'Erich Kettelhut pour Metropolis

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