16/06/2007
Pieuvres et mollusques (IC4)
Naissance des pieuvres de Céline Sciamma
Les Chansons d’amour de Christophe Honoré
C'est un film d'action, dit la réalisatrice. Elle a raison. Céline Sciamma filme l'adolescence sans détour, et surtout sans nostalgie. Tout se joue au présent entre trois filles de 15 ans. Marie (Pauline Acquart) aime Anne (Louise Blachère), qui séduit François, que convoite Floriane (Adèle Haenel). Les adultes sont hors champ, ce qui n'exclut pas chantage, violence frontale, rapports de pouvoir entre copines. S'écraser la figure contre une vitre, se gonfler les joues avec de l'eau, écrire son adresse sur la main de l'amie, fétichiser les objets qu'elle a touchés, séduire et trahir, embrasser sur la bouche, sauver la mise, enterrer son soutien-gorge : autant d'actes qui s'inventent sur l'instant, dans l'impatience des désirs naissants.
La piscine ici n'est pas le lieu d'un jeu érotique et meurtrier comme chez Deray, ni d'inquiétude métaphysique comme chez Kieslowski, mais un lieu d'entraînement, qu'on peut entendre entertainment : la natation synchronisée, domaine exclusivement féminin où le corps est dressé et où le sourire doit masquer l'effort, est un premier palier du monde du spectacle, attirant et contraignant, avec ses coulisses (le vestiaire, espace d'impudeur et de désir) et ses mondanités (premières soirées, lieu du défi et accessoirement terrain de chasse au garçon). Les trois actrices sont excellentes. Un regard juste sur l'adolescence, ce temps des premières fois qui n'ont pas de lois.
Parangon du cinéma français en circuit fermé, malade de lui-même en phase terminale, ivre de son mythe, prisonnier de ses références écrasantes (Truffaut, Godard, Eustache, pour surtout rien bouger), Les Chansons d’amour relève de l’embaumement cinéphilique.
Oh certes, le service est impeccable : éclairages soignés avec une nette prédilection pour le nocturne, mise en scène élégante, qualité d’écriture indéniable. Mais Christophe Honoré se fourvoie dans un paradoxe. Poussé dans sa dévotion pour la Nouvelle Vague à aligner compulsivement les plans de pure citation, il étouffe toute possibilité de retrouver la moindre étincelle de ses maîtres : la liberté, l’audace, la prise de risque, tout ce que se permettaient en leur temps les jeunes loups issus des Cahiers. Au lieu de ça, il choisit des acteurs au nom chargé d’histoire (Garrel, Mastroianni, Leprince-Ringuet : tellement prestigieux que les prénoms sont absents du générique) pour jouer de jeunes héritiers installés dans de beaux appartements du quartier Bastille. Ajoutez là-dessus quelques chansons molles pour plomber définitivement l’esthétique du film (100% bobo) et son rythme.
La première partie du film voudrait baigner dans une atmosphère de désinvolture avec Louis Garrel, plutôt mal à l’aise et vraiment mauvaise pioche dans le comique. Ensuite, le marivaudage tournerait au mélodrame. Mais le grand mélodrame c’est autre chose, et notamment un art des situations fortes : ici le désespoir reste poli et le potentiel dramatique et émotionnel des personnages n’est jamais affronté. Pourtant le film est pétri d’intentions : intention de légèreté dans la scène de flirt au bureau où Garrel et Clotilde Hesme semblent ne jamais travailler, intention de poésie dans ce travelling lourd de sens sur Ludivine Sagnier, intention de romantisme dans le point de vue de Chiara Mastroianni, intention de pudeur sans doute… Peut-être gagnera-t-il des galons avec le temps, lorsqu’on y verra un concentré de l’état mortifère d’un certain cinéma français d’auteur au moment de la prise du pouvoir par le Renard, qui apparaît sur une affiche comme un mauvais clin d’oeil.
07:25 Publié dans Sable movies | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note





Commentaires
Pas vu le premier, mais pour le Honoré clap clap clap !
Ecrit par : Tlön | 16/06/2007
Merci, je suis très... honoré !
Ecrit par : Damien | 17/06/2007
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