19/07/2007
Marc-Edouard Nabe ou le savoir-vivre
Ne cherchez pas plus loin le meilleur écrivain français vivant. C'est le chaînon manquant, le grand prosateur intouchable, celui qui a clos les portes du vingtième siècle.
Les sous-nabes pullulent, il suffit d'accoster les blogs... On l'a beaucoup pillé ici ou là. Ses livres sont piégés comme des sacs à malices - si on se risque à les ouvrir, on est aspiré. Toboggan génial de l'écriture. Question swing, personne peut lutter. On a envie de tout lui piquer : son inventivité, sa précision lexicale, sa fantaisie rhétorique, son énergie ultra-sexuelle, son mélange de lyrisme et d'obscénité, sa façon de tordre les genres et les registres pour les accorder tous. Fait divers et récit épique, saynète cruelle ou description exaltée, moments télévisuels tournés en farces : « Il n'y a rien de sacré pour vous ? - Tout est sacré au contraire. Je sacralise tout.»(1)
Ses portraits sur le vif sont admirables : témoin irremplaçable de Choron, Edern-Hallier, Arletty, Spaggiari, Béatrice Dalle, Miles Davis et tant d'autres, il ne s'est pas contenté de les contempler, il a partagé avec eux le pain (lui dirait : le steak) de l'existence vécue, pour mieux les croquer d'un trait vachard et généreux. Les dernières années du batteur de Duke Ellington, l'aventure de l'Idiot International, les omelettes théologiques avec Sollers, le virage médiatique d'un kleptomane situationniste, la rencontre de Lucette Almanzor et d'un boy's band, l'idylle avec une vedette chanteuse canadienne, les voyages en quête d'origine, l'analyse passionnée de l'événement en tant que coupe tranchée dans l'histoire encore bouillonnante... Aussi juste dans la célébration que dans l'attaque. En aura-t-il dézingué des statues ! Sa mise en pièces de Gainsbourg est paradoxalement le plus digne hommage rendu au vieux dandy de la rue de Verneuil : Nabe est le seul qui lui a balancé cash ses 4 vérités, s'attaquant aux racines du désespoir de l'homme à tête de chou.
Ah bien sûr, il y a des phrases qui dérangent. Sa plume a trempé dans le soufre. Il a du goût pour les crapules et les fanatiques, «l'anarchie royale, la barbare hystérie des désordres sacrés ! L'anarchie des rigueurs excessives, l'ambassadrice de nos instincts, l'impératrice de notre souffrance en parfait délire.» (3)
Prêt à se griller auprès de tous les râteliers pour deux pages de liberté (Comment ne jamais avoir le prix Goncourt, un modèle). Aime se frotter aux sujets qui fâchent, Proche-Orient & Cie, en pensée directe extrême. Un montage malveillant lui serait fatal. Talon d'Achille ? Bouclier d'Achille, plutôt. «Il faut se protéger, il faut créer une espèce de couronne de feu autour de soi, d'opprobres et de malentendus pour pouvoir être tranquille.»(1)
Nabe est immunisé contre le spectacle depuis les plateaux de Michel Drucker et Danielle Gilbert où, gamin, il traînait quand son père venait jouer Tu veux ou tu veux pas ? Ensuite l'école Hara-Kiri l'a définitivement rendu irrécupérable pour l'institution : «cet humour, dira-t-il à Jean-Luc Delarue, était comme un cheval de Troie qui entrait dans la société, pour qu'en descendent des idées guerrières chargées de se battre contre la société. Tandis qu'aujourd'hui, le cheval de Troie est toujours là, mais il est vide, il est creux et il est au milieu de la forteresse et tout le monde le trouve merveilleux et tout le monde trouve que ça fait joli, et tout le monde trouve ça drôle !» (1)
Recraché par la télévision qui n'a pas réussi à l'ingurgiter, c'est tout à son honneur d'être descendu jusque dans l'arène, au fond des entrailles lumineuses du présent, planter sa parole de «terroriste du temps» , «ce moment, où un gouffre terrible s'ouvre sous vos pieds afin que les médias, déterminés à vous sacrifier, vous crucifient au fond du trou, en direct et en public.»(1). Eternel non-aligné, ayant réchappé à tous les guets-apens (scolaire, journalistique, intellectuel), Nabe s'en sortira toujours, parce que sa version est la seule qui tiendra contre les nuages de l'oubli.
Musique et peinture sont ses armes de réserve, par lesquelles il continue de tailler sa vie en oeuvre d'art : «il faut creuser verticalement le temps à coups de pioche», c'est la leçon de Freddy Green.
Son site officiel est pourri. Lisez ses livres.
«Pour l'instant, la littérature ou le cinéma ne peuvent pas rivaliser avec le réel. Ils en sont plutôt les paravents. Et tout le monde a envie de savoir ce qui se passe derrière un paravent quand on entend de drôles de bruits et qu'on ne sait pas trop qui se déshabille.» (4)
«Pour ne pas mourir, il faut raconter des histoires ! L'imagination infinie comme résurrection permanente de la vie ! Qu'est-ce qu'un lecteur, après tout, si ce n'est un seigneur prêt à condamner son écrivain à mort ?» (2)
«La confession autobiographique, le reportage très écrit, le document subjectif sont les nouvelles formes à notre service. Sur fond de références communes, la vie individuelle, le regard d'un seul, doit s'exprimer, jouer de tout, tricoter son expérience personnelle à la laine interminable des actualités de son temps.» (4)
«Un écrivain doit tout écrire, de sa vie et de celle des autres, de toutes les vies que sa mort croise. Sentiments, impressions, pensées marineraient bien trop abjectement si quelqu'un de temps en temps, ne se chargeait pas d'en dégorger l'univers.» (1)
(1)Coups d'épée dans l'eau
(2)Printemps de feu
(3)Visage de Turc en pleurs
(4)Rideau !
(Drums, peintures de Nabe)
17:00 Publié dans Figures | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : nabe






Commentaires
Ben, dites ! quel hommage ! quel feu nourri ! Ça force le respect !
À part ça, je m'inscris catégoriquement en faux contre la totalité des louanges que vous adressez à ce garçon - ce qui ne saurait nous empêcher de rester amis...
Ecrit par : Didier Goux | 19/07/2007
Pas de problème, Didier, mais qu'avez-vous lu de lui ?
Ecrit par : Damien | 19/07/2007
J'ai essayé de lire Alain Zannini, j'ai arrêté au bout d'une centaine de pages. Récemment, j'ai retenté le coup avec "Au régal des vermines", ça ne passe pas davantage. Ce ne sont pas ses provocations qui me dérange mais les facilités de langage qu'il s'autorise, l'esbroufe stylistique si vous voulez.
En plus, je le trouve vaniteux, poseur et il m'exaspère, voilà.
Ecrit par : Didier Goux | 20/07/2007
Il faut lire avant tout son journal, et les articles recueillis dans "Oui" et "Non" !
Ecrit par : Damien | 20/07/2007
Ah ! c'est bête, c'est que j'avais failli acheter, la première fois...
Ecrit par : Didier Goux | 20/07/2007
Le livre sur Billie Holiday est magnifique.
Ecrit par : Tlön | 23/07/2007
Je viens de revoir, sur youtube, son passage à Apostrophes, en 1985, il était vraiment insupportable !
Ecrit par : Tietie007 | 02/05/2009
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