22/04/2008

Cette trogne mafflue...

à Nicolas.

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« Cette tronche. Cette sale gueule. Cette trogne mafflue au regard somnolent de chien de bistrot. Ce mufle aux joues molles sur le point de dégouliner en fanons bloubloutants pour notaires balzaciens. Ce pif oblong comme un paf mou. Et cette bouche ! Cette bouche trop mince de moine égrillard sur ce menton bleuâtre et grossièrement fendu. Ça, des fossettes ? Dirait-on pas plutôt le cul râpeux d'une truie naine émergeant d'une fissure tellurique encore mouillée du sang des morts ?»

Ainsi se voyait Pierre Desproges, dans l'un de ses tout derniers textes. Il préparait un nouveau spectacle. La mort ne lui laissera pas le temps de le peaufiner. Aurait-il gardé tel quel cet autoportrait au vitriol ? L'aurait-il transmuté en sketch, en éclats de rire ? Qui peut savoir ?

Ce qui m'intrigue, c'est cette formule de «trogne mafflue». Dans Vivons heureux en attendant la mort, il l'avait déjà employée pour décrire l'hippopotame : « tandis qu'un gros nuage porteur de pluies improbables venait ternir un instant l'éclat métallique de ce soleil d'enfer, l'un des deux mastodontes émergea soudain des eaux sombres son incroyable trogne mafflue de cheval bouffi».
Une même expression pour un effet absolument contraire, car c'est toute la noblesse de l'hippopotame qui apparaît là. Pour preuve, la suite : «Ses immenses naseaux sans fond se mirent à frémir et à recracher des trombes d’eau dans un éternuement obscène et fracassant. Puis il se mit à bâiller. C’était un bâillement cérémonial, lent et majestueux, qui lui déchira la gueule en deux, aux limites de l’éclatement, en même temps qu’étincelait l’ivoire blanc de sa bouche béante et que montait aux nues son beuglement sauvage.»
La chute de ce texte lyrique, ne comptez pas sur moi pour la dévoiler ici. Rien n'est plus sinistre que l'humour décortiqué. Je me contente de célébrer le grand écrivain.

Desproges est trop célèbre, hélas, pour n'être pas aimé par trop de mal-comprenants. Son palais délicat avait eu le temps de sentir passer ce goût informe qu'on appelle la rançon du succès. Ceux qui croient aujourd'hui pouvoir le circonscrire dans le politiquement correct insultent sa mémoire. Qui le prend pour un humaniste, par exemple, se goure absolument. Si par exception, dans ses Chroniques de la haine ordinaire, il se laisse aller à déclarer son amour pour le genre humain, c'est pour se lancer aussitôt dans une série de restrictions qui soulignent son individualisme radical, son dégoût ou son indifférence pour la foule en général. La démocratie, pour lui, est à peu près synonyme de la télé - la télé de son temps, hertzienne et généraliste : c'est la victoire de Jean-Pierre Foucault sur Michel Foucault, du top 50 sur tout artiste un peu subtil. C'est la bêtise pour tout le monde à l'heure du dîner, et, au mieux, l'intelligence comme menu ésotérique pour quelques couche-tard épars.

Mais revenons à nos hippopotames irréfutables, à notre trogne mafflue. Parmi ses nombreuses obsessions - les grands vins, le vélo, les paroles de Brassens, toutes les sortes de handicaps, Schwartzenberg, l'adjectif melba, etc. - Desproges était hanté par la comparaison entre l'être humain et l'animal.
«Et mon cul, c'est du poulet ?» Cette réplique d'un poissonnier, qu'il interrogeait sur ses techniques de marketing lors d'un reportage pour le Petit Rapporteur en 1976, réapparaît sans cesse dans son œuvre, sous de multiples variantes et contextes. Mais ce n'est pas tout. Le cochon ? «Il offre de nombreux points de comparaison avec un autre mammifère immonde et sans poils passé expert dans l’art de semer la merde et de se vautrer dedans». L'autruche ? Elle est plus intelligente que les footballeurs, qui ne sont même pas capables de se reproduire après leurs rituels d'embrassade collective. Le chien ? Il ne déroge jamais à la politesse, contrairement à l'homme, cet ingrat velléitaire : «Il n’y a pas de reproche dans le regard mouillé du chien battu. C’est ce qui le différencie de l’œil blasé des pauvres, souvent ombré d’inextinguible rapacité.» On pourrait multiplier les exemples. Tous iraient dans le même sens : pour Desproges, l'humain ne vaut pas mieux que les autres espèces. L'animal, c'est encore ce qu'il y a de meilleur en nous. Et c'est justement quand il oublie son animalité que l'homme invente ce qu'il y a de pire : des tortures raffinées, des armes sophistiquées, des perversions sordides. Par là même, Desproges rejoint tous ces grands auteurs sceptiques et anti-modernes qu'il affectionnait : Brassens, Vialatte, Bloy, Marcel Aymé... Une vision somme toute archaïque, voire naïve du monde, celle d'un type qui, ayant senti un rouge-gorge se poser calmement sur lui pendant la sieste (ce moment où justement rien ne distingue l'homme de l'hippopotame), voyait là «une preuve que l’amour est parfois frissonnant entre poils et plumes et que tout n’est pas mort.»


(illustration de Daniel Goossens © éditions Points, 2008)

Commentaires

Sinistre, c'est le mot ! Moi je crois que vous prenez Desproges trop au sérieux : quand il dit que la démocratie c'est nul, ou que l'autruche est plus intelligente que l'homme, c'est du 2e degré, non ?

Ecrit par : sinse445 | 23/04/2008

Ah, l'éternelle question du second degré... Mais le rire est un mystère : il disparaît quand on cherche à le comprendre. Aussi j'hésite à vous répondre de façon précise : ça m'obligerait à analyser l'humour de Desproges, ce qui ne manquerait pas d'être chiant comme la pluie, et je voulais précisément éviter ça.
Un mot quand même au sujet de la démocratie : ce qu'en dit Desproges ne serait pas si pertinent s'il ne détenait pas un peu de vérité mal-pensante, mais il prend soin de ridiculiser ensuite toute aspiration à la dictature. Sa position, en politique comme en métaphysique (pardon pour les gros mots), est un scepticisme fondamental : "la seule certitude que j'ai, c'est d'être dans le doute."

Ecrit par : Damien | 24/04/2008

Le dédicataire ne doit pas te lire souvent…

Sinon, toi le nécrologue des artistes oubliés, quid de Farid Chopel ?

Ecrit par : sk†ns | 24/04/2008

Oui, Nicolas est un homme très occupé...

Quant à Farid Chopel je ne connais pas bien, mais je me rappelle l'avoir croisé un jour au forum des Halles, et je l'avais trouvé d'une très grande classe : démarche chaloupée, gueule superbe, l'élégance même...

Ecrit par : Damien | 25/04/2008

Je l'ai croisée rue Faidherbe il y a trois-quatre ans, avec casquette et labrador indolent, et je me suis dit : « Mince alors, c'est Farid Chopel, le type qui saute sur un trampoline dans la pub de La Poste de 1985 » !
Mais il est pas aussi grand qu'on le croit : moins d'1m80, même.

Ecrit par : sk†ns | 25/04/2008

Chopel, je l'ai vu avec Ged Marlon lorqu'ils avaient fait ce spectacle : les aviateurs. C'était vraiment très bien.

Ecrit par : P/Z | 25/04/2008

P/Z, c'est donc toi le blogueur le plus qualifié pour rédiger un hommage posthume à Farid Chopel.

Ecrit par : Damien | 25/04/2008

Je ne suis pas un spécialiste mais je crois qu'il faudrait le replacer dans "l'esthétique JP.Gould" du début des années 80 (les pub Kodak, Perrier, Farida, Grace Jones etc) alliée à une ironie vis à vis de son propre corps.

Ecrit par : P/Z | 26/04/2008

"ironie vis à vis de son propre corps." : «Plus cancéreux que moi, tu meurs». (phrase de Desproges comprise très tard par ses auditeurs).

(sk†ns était né en 1985?)

Ecrit par : Alice | 30/04/2008

Pinaillage, votre honneur. La phrase exacte est: "Plus cancéreux que moi, tumeur."

Ecrit par : Joachim | 30/04/2008

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