15/04/2008

Le petit monde merveilleux de la Poste

Vous devez passer au bureau de poste de votre quartier récupérer un recommandé. Un seul guichet est ouvert, une quinzaine de personnes vous précèdent dans la file d'attente. Trois quarts d'heure à rester planté là, et vous avez oublié d'emporter de la lecture. Que faire pour échapper au sempiternel bla-bla des autres usagers excédés contre les fonctionnaires payés à rien foutre, le service public qui va à vau-l'eau, tout ça avec nos impôts, etc. etc. ? Oui, que faire ? Eh bien, pourquoi ne pas en profiter pour lire et étudier les brochures gratuites mises à votre disposition ? C'est parfaitement édifiant : de l'idéologie à l'état pur, positive et diversifiée.


69767176.jpg

Cette symphonie dans les tons gris-bleu est là pour vous rappeler que la Poste est aussi une banque. "Clients PARTICULIERS", c'est vous, ça pourrait être vous, ce couple de trentenaires à la mise sobre, à la fois propres et négligés, tout épanouis dans leur quotidien de classe moyenne. De vrais bobos modernes ? Bien au contraire : c'est l'homme, assis, qui dispose des moyens de paiements (la carte bancaire), et c'est la femme, tendrement accrochée aux épaules de son homme, qui lui dispense sa tendresse en échange de la sécurité matérielle - autrement dit, la répartition des rôles familiaux la plus traditionnelle qui soit. L'uniformité générale, fond grisâtre, décor vide, absence totale de frivolité, rappelle irrésistiblement l'esthétique du réalisme socialiste, le rouge révolutionnaire en moins. Le double sourire penché vers l'écran (probablement leur compte commun consultable en ligne) pourrait se traduire ainsi : "s'aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, mais regarder ensemble le même compte en banque."


1861301050.jpg

Changement de style, et de public visé... Le logo NRJ répété ne saurait tromper : la cible est nette, ce sont les djeunz, accros du portable, manieurs compulsifs de SMS/MMS toujours à l'affût de sonneries nouvelles. Couleurs contrastées (rouge, noir et or), petites fioritures kitsch autour de la typo, on est bien dans une pub bling-bling, toute en prétention de luxe, trop la classe man ! Que penser de ce slogan : "L'abus de recharges est fortement recommandé" ? Un clin d'oeil évident aux recommandations légales des publicités pour l'alcool. Comme d'habitude quand les annonceurs s'adressent aux jeunes, le mépris se masque derrière la pseudo-connivence. On ne les invite cyniquement qu'à se ruiner pour des gadgets dérisoires, qu'à consommer toujours plus de rien du tout, qu'à abuser et se laisser abuser par des miroirs aux alouettes.

1074207676.jpg
1808644607.jpg
796692600.jpg

Cette brochure là, qui fait la promotion de "services à la personne", pourrait aisément se passer de commentaires... Enfonçons le clou tout de même. Voyez ces objets anthropomorphisés dont le sourire est censé faire sourire, à qui l'on a même donné un nom, que dis-je, un petit surnom gnan-gnan : "Dédé le fer à repasser", "Mimi la souris", "Fafa l'agenda" et "Babeth la calculette" ! Mais enfin, à qui s'adresse-t-on cette fois, quel est l'âge de la cible ? Bon sang mais c'est bien sûr : à des gens ayant besoin de "prestataires de confiance", à des parents, des contribuables, possesseurs éventuels d'une résidence secondaire, autrement dit à des grandes personnes (on n'ose dire "des adultes") ! Oui, mais des grandes personnes qui ont perdu le sourire, qui "n'ose(nt) plus regarder (leur) agenda en face", qui "ont besoin d'aide pour (les) épauler au quotidien"... On se retrouve là dans les pires cauchemars de Renaud Camus et de Philippe Muray : l'infantilisation généralisée, la crétinisation totale des gens, que l'on maintient, avec les recettes éprouvées de Walt Disney, dans la plus douillette régression sociale et psychologique.

1008089958.jpg

Enfin, pour terminer, cette dernière brochure... La cible est cette fois évidente, et même redondante : trois drapeaux pas du tout choisis au hasard, une planète multiculturelle (enfin, pas tant que ça, finalement...), et un message écrit directement en arabe (traduit en bas, en tout petit : "vers le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, de 25% à 40% de réduction sur le prix du Mandat Express International"). On se contentera de rappeler que la Poste, avant d'être une banque, fait partie du service public, et que, jusqu'à nouvel ordre, la langue de la République est le français. Et l'on se gardera bien de conclure par ce que nous inspire la vision du petit monde merveilleux que ces diverses brochures font apparaître... Ah mais ça y est, les trois quarts d'heure sont passés, on vous appelle au guichet. Ah, désolé monsieur, votre recommandé n'est pas encore arrivé. Vous pouvez revenir en fin d'après-midi ?

Commentaires

D'où tu parles pour dire du mal de la Banque Postale ?

Ecrit par : Un employé de la Banque Postale | 15/04/2008

Relisez donc, monsieur l'employé, et vous constaterez que nulle part je ne dis du mal de la Banque Postale : je ne m'en prends qu'à la stupidité des brochures qui s'offraient à moi pendant que j'attendais en vain mon tour dans cette file d'attente...

Ecrit par : Damien | 15/04/2008

C''est qu'on est susceptible à la BP.

Ecrit par : Un employé de la Banque Postale | 15/04/2008

Chi tu venais dans ma pochte, che cherait plus chympa !

Ecrit par : Dany Boon | 16/04/2008

Tain, jusqu'ici il vient faire la promo de son film, Dany Boom...

Ecrit par : Roberto | 17/04/2008

Mouais, ce facétieux commentateur confond visiblement l'accent chti et l'accent auvergnat. Un vrai chti prononcerait plutôt : "...Chich'rait pu chympô, hein ?"

Ecrit par : Damien | 17/04/2008

"c'est l'homme, assis, qui dispose des moyens de paiements (la carte bancaire), et c'est la femme, tendrement accrochée aux épaules de son homme, qui lui dispense sa tendresse en échange de la sécurité matérielle "

C'était quand même le bon temps.

Ecrit par : Alice | 17/04/2008

Ecrire un commentaire