26/03/2009

Pour Céline (Mauvaises lectures, 3)

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Quelques mois plus tard... Pardon pour l'attente, d'autres chats à fouetter… Je dois d'abord revenir sur le cas de L.-F.Céline. Je colle l'ample commentaire de Pierre Boyer, suivi de ma réponse.

Vous avez raison contre Roberto – mais pour Céline? Je crains que votre légitime désir de combattre la «mauvaise» bonne conscience de Roberto ne vous ait mené un peu trop loin dans la défense de Céline et que vous n’ayez dénoncé une dénégation «de gauche» en y ajoutant une dénégation «de droite».

Il y a des gens qui n’arrivent pas à admettre que Lacenaire, Ravachol et Lénine aient été, platement, des assassins. Il y en a d’autres qui n’arrivent pas à admettre que Céline ait été, platement, un antisémite et partisan convaincu de la nécessité d’une politique active d’extermination raciste. Les faits sont pourtant établis: voir le livre de Philippe Alméras, Les Idées de Céline, suffisamment accablant, sur lequel je m’appuie dans ce qui suit. Il ne s’agit pas ici de savoir si un livre a ou non droit de cité dans une bibliothèque: Céline, Maurras et Lénine sont dans la mienne. Il faut lire pour comprendre. Il s’agit de savoir si Bagatelles pour un massacre «est du même ordre que Les 120 journées de Sodome ou la Modeste Proposition de Swift».

La réponse est non.

Le roman de Sade (qu’on innocente peut-être trop vite, la bonne conscience est multiforme) est une fiction. _Le texte de Swift relève de l’humour noir. Le texte de Céline est un acte politique et une incitation au meurtre. Personne ne dit que «Sade et Swift seraient des précurseurs de la Shoah»._Mais que Céline ait été complice: c’est un fait. Il a applaudi. Il n’a pas cessé de publier des lettres dans les journaux collaborationnistes (comme c’étaient des lettres, il a dit après la guerre qu’il n’avait jamais publié d’articles!). Il y reproche à Pétain de ne pas être assez raciste. _Il a dénoncé des gens aux Allemands (avec lesquels il était en contact suivi), et auxquels il reprochait de ne pas tuer assez de monde.

Certes, il n’est pas un assassin dans le genre de Mao. Mais il est simplement faux que «sa violence (…) n'est que de l'écriture»._Bagatelles pour Massacre (dont certaines pages recopient les brochures antisémites du temps) est déjà un appel à l’action. Il est exactement ce que dit son titre: un appel au massacre des juifs, un appel à imiter Hitler.

Comment pouvez-vous écrire une énormité aussi fausse que celle-ci: «on peut au moins admettre que Céline espérait encore (vainement, désespérément, orgueilleusement et stupidement) empêcher le massacre et les cadavres»? _A ce compte-là, Que faire? de Lénine a été écrit pour empêcher la révolution bolchévique!

Mais c’est le contraire. Bagatelles pour un Massacre a été écrit pour hâter le massacre, et il a été compris en ce sens. Rebatet a raconté l’enthousiasme de ses amis antisémites, qui se lisaient au téléphone les pages finales.

Et il est faux que ce livre ne pouvait convaincre que des antisémites convaincus. Aujourd’hui, c’est vrai. Ce n’était pas vrai en 38. _Je suis assez âgé pour avoir connu des gens qui me racontaient comment le livre de Céline (qui fut un incroyable succès de librairie) leur avait rendu l’antisémitisme vraisemblable.

Céline est un géant, dites-vous. C’est précisément pour cette raison qu’il y a un grain de vérité dans la réaction de Roberto ne s’indignant que de Céline. Si je lis Lénine ou Maurras, je lis, pour l’essentiel, des essais théoriques. Je vois des arguments, je vois leurs failles. Le risque est que je sois dupe d’une rhétorique qui simule la rigueur. Mais je ne me dégrade pas. Si je lis Bagatelles, en particulier quand j’arrive aux dernières pages, il se passe autre chose. Je lis un texte lyrique – d’un lyrisme un peu particulier: un lyrisme de la haine, un lyrisme de l’abjection. Et parce que Céline est un grand écrivain, il fait entrer le lecteur dans ce lyrisme. Autrement dit: il fait éprouver au lecteur la jouissance de l’affect de haine antisémite. C’est pourquoi, je n’hésite pas à le dire, car c’est ainsi que je l’ai vécu, en raison même de la grandeur littéraire de Céline, la lecture de Bagatelles est une lecture dégradante.

* * * *

Encore merci à Pierre Boyer pour ce commentaire sincère et stimulant.

Au sujet de Sade et Swift, votre nuance est pertinente : en effet, ça ne relève pas du même genre littéraire que les pamphlets de Céline. Les buts sont tout différents (mise en scène de fantasmes érotiques chez Sade, ironie amère et critique politique chez Swift). Si j'ai rapproché ces textes, c'est simplement à partir de mes impressions de lecteur. Il y a là quelque chose de vraiment terrifiant, parfois insoutenable à la lecture. Dans les 120 Journées de Sodome comme dans la Modeste Proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, on touche à un tabou suprême, qui est la réification, c'est-à-dire la négation de l'humain. Dans ces deux livres, on propose froidement, rationnellement, presque scientifiquement, d'utiliser des enfants comme simple matériau, comme bétail destiné à la jouissance d'une part, à l'alimentation de l'autre. Avec une sorte de cruauté sourde et impitoyable on rapte, on comptabilise, on instrumentalise, au total on planifie une exécution collective. Voilà pourquoi, à mon avis, ces deux textes extrêmes peuvent passer pour des préfigurations du projet nazi. Je ne suis pas le seul à avoir fait ce rapprochement : Salo de Pasolini, autre chef d'œuvre-limite indépassable (et pourtant très en-deçà du livre de Sade), est fondé sur la même hypothèse. Ce n’est rien d’autre qu’une hypothèse, évidemment critiquable : ainsi, Michel Foucault voyait dans Salo un contresens total par rapport à Sade et par rapport au fascisme. Le film de Pasolini n'en reste pas moins visionnaire, l'anti-porno absolu. D’une façon plus générale, il faut naturellement se méfier des illusions rétrospectives. Mais Céline ne vient pas de nulle part. Il y a aussi du Voltaire en lui, dans le tableau de la guerre par exemple, et la «croisade apocalyptique» du Voyage rejoint la «boucherie héroïque» de Candide...

Alors oui, Céline était viscéralement antisémite. Plusieurs raisons à cela. Il y a d'abord une raison intime - son antisémitisme s'est surtout cristallisé sur le dépit et la jalousie, après le départ d'Elisabeth Craig, la dédicataire du Voyage... Il y a aussi le climat de l'époque, le souvenir encore vivace de l'affaire Dreyfus, l'arrivée au pouvoir de Léon Blum, l'affaire Stavisky, et une certaine tradition populiste - car on croit trop souvent aujourd'hui que l'antisémitisme était surtout l'apanage de la droite, mais c'est à gauche que se répandait l'image du banquier ventru exploitant les travailleurs, et on trouve de tels discours chez Vallès, Proudhon, et d'autres. Céline, après avoir vu fonctionner d'une part la SDN, et d'autre part l'URSS, en est venu à croire à un ennemi universel, l'éternel complot judéo-maçonnique contre les peuples européens. Voilà pour expliquer un peu comment et pourquoi Céline a écrit ses pamphlets. Expliquer mais non pas disculper.

Vous dites que "Bagatelles pour un Massacre a été écrit pour hâter le massacre". En fait Céline voyait arriver un massacre, et pour lui la question juive ne comptait à ses yeux que pour bagatelles. C'est le sens exact du titre. Il porte le traumatisme de 1914, le cri du Plus jamais ça - c'est-à-dire tout vaut mieux que ça, même s'allier avec l'Allemagne. «Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu'au dernier!»  Céline écrit dans la trouille, trouille de la guerre, mais aussi  trouille des soviets (voir Mea culpa, qui est un témoignage essentiel sur l'U.R.S.S.) et surtout, trouille d'un destin de défaite irréversible. De quelle défaite, de quel massacre exactement s'agit-il ? La France ne lui inspire qu'un dégoût navré, et les nations d'invention récente occultent pour lui un conflit plus essentiel. Ce qui l'obsède, et c'est là qu'il reste symptomatiquement prisonnier des préjugés de son temps, c'est la race. Céline assiste, impuissant, à la déroute de ce qu'il appelle, dans une phraséologie inspirée de Gobineau et relayée par des idéologues aux prétentions scientifiques, les Aryens. Les Juifs d'ailleurs lui apparaissent comme une sorte de croisement de nègre et d'asiatique. Cioran, qui a eu lui aussi ses complaisances, voyait dans le nazisme la dernière initiative de l'Occident. C'est à cela que Céline s'attache, dans un dernier combat perdu d'avance. Après guerre, il n'osera plus s'en prendre directement aux Juifs, mais dénoncera l'influence pernicieuse des religions (le christianisme comme avatar du judaïsme), et s'inquiétera d'une invasion chinoise. Fallacieuses diversions pour ne plus nommer l'ennemi obsessionnel.

N'empêche que Céline est une voix essentielle du XXème siècle ; il a presque tout vu, tout entendu : la guerre de 14, l'Afrique coloniale, la Russie soviétique, l'essor des US, la collaboration, l'agonie du fascisme, la prison... Qu'on le veuille ou non, c'est un témoin capital, et il l'a raconté à sa façon géniale, son fameux crawl de l'écriture... Oui, il a dit des saloperies, et les saloperies ont eu lieu. Mais il a payé assez cher ce qu'il a dit : l'exil, et la haine terrible. Il a d'ailleurs regretté d'en avoir trop dit. D'avoir eu des idées...

- J'ai pas d'idées moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées !... et les philosophes !... c'est leur industrie les idées ! les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses des cafés !... tous les impuissants regorgent d'idées ! et les philosophes !... c'est leur industrie les idées !... ils esbrouffent leur jeunesse avec !... ils la maquereautent !... le jeunesse est prête vous le savez à avaler n'importe quoi... à trouver tout : formidââââbles ! s'ils l'ont commode donc les maquereaux ! le temps passionné de la jeunesse passe à bander et à se gargariser d'«idéaas»!... de philosophies, pour mieux dire !... oui, de philosophies, Monsieur !... la jeunesse aime l'imposture comme les jeunes chiens aiment les bouts de bois, soi-disant os, qu'on leur balance, qu'ils courent après ! ils se précipitent, ils aboyent, ils perdent leur temps, c'est le principal !... aussi, voyez tous les farceurs pas arrêter de faire joujou avec la jeunesse... de lui lancer plein de bouts de bois creux, philosophiques... si elle s'époumonne la jeunesse !... et si elle biche !... qu'elle est reconnaissante !... ils savent ce qu'il lui faut, les maquereaux ! des idéâs !... et encore plus d'idéâs ! des synthèses ! et des mutations cérébrales !...

(Céline, Entretien avec le professeur Y)

Maintenant, il reste une question : l'effet produit par les pamphlets. "Jouissance de l’affect de haine antisémite", dites-vous. Mais pour moi ce n'est pas cela. Le délire raciste de Céline est irrecevable, et c'est le point mort des pamphlets mais paradoxalement c'est ce qui les protège. Il ne sera jamais complètement réhabilité, jamais vraiment l'auteur officiel... Irrécupérable, comme l'est ce texte visionnaire contre la marchandisation du monde, à cause de son entame : 

«À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que ni noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignore l'amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître  ; 

Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergie chorales et orchestrales, et leurs applications instantanées ; l'occasion unique de dégager nos sens !

À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle ! 

À vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants ! 

À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font ! 

À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate, 

Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, — et ses secrets affolants pour chaque vice — et sa gaieté effrayante pour la foule...»

(Rimbaud, Solde)

 

Commentaires

Eh bien ! Ca valait le coup d'attendre !... (En même temps, cette longue pause m'a permis de fouiller dans tes archives et d'y retrouver une autre pépite sur Debord). Impressionnant texte qui au-delà de l'auscultation du "cas Céline" touche fort bien le vertige du lecteur face à certains textes que je qualifierais, faute de mieux d'"enragés"...

Ecrit par : Joachim | 26/03/2009

Merci beaucoup Joachim, pour la patience et pour le compliment...
Oui, Céline, au-delà du génie stylistique, est un vraiment un "cas". Tout comme Sade (ou Artaud sur un autre terrain), il fouille au plus bas de l'être, et nous renvoie à notre misérable vérité. C'est le grand désenchanteur du XXème siècle, un pourfendeur d'illusions qui s'est pourtant illusionné à son tour en cédant aux sirènes du fascisme. Les pamphlets sont l'expression de cet aveuglement. Pourtant, tout n'est pas à jeter là-dedans, et puisque tu évoques Debord, je pense que celui-ci les avait certainement lus, car il y a dans "Bagatelles..." une ébauche du tableau de la société spectaculaire-marchande qui sera théorisée plus tard par Debord et l'Internationale Situationniste...

Ecrit par : Damien | 26/03/2009

perso je n'ai lu que le voyage au bout de la nuit de céline et je trouve que c'est un roman surestimé, on parle de chef d'oeuvre mais c'est bien en-dessous de proust par exemple et je me demande si l'aura de céline ne vient pas justement du coté tabou de ses livres antisémites, en tous cas vous ne pouvez pas nier qu'il est aussi aimé et considéré comme un génie pour de mauvaises raisons (meme si ce n'est pas le cas pour vous).

Ecrit par : tybalt | 27/03/2009

Dans son excellent Le testament de Céline, Paul Yonnet voit dans l'antisémitisme de Céline la conséquence de 1ere guerre mondiale. La solidarité raciale devient le seul antidote contre la division nationaliste du monde. Or les juifs travaillent à cette division pour assurer leur "domination". Mais les nationalistes non juifs se comportent eux-même comme des juifs d'où le fameux Hitler est juif de Céline.

Ecrit par : P/Z | 27/03/2009

@tybalt : Je ne partage évidemment pas votre avis sur le "Voyage", même si la trilogie allemande ("Nord", "Rigodon", "D'un château l'autre") est peut-être encore meilleure, son écriture s'étant épanouie avec la maturité... La comparaison avec Proust me paraît difficile : ils sont sans doute (c'est une banalité de le dire) les deux écrivains français les plus importants du XXème siècle, mais absolument tout les oppose : parcours, thèmes, vision du monde, style, etc.
Sinon, je vous accorde qu'il y a parmi les céliniens des lecteurs... disons douteux, attirés uniquement par le côté transgressif des pamphlets, qui se repaissent de sa haine antisémite, etc. mais je trouve également suspecte une certaine police de la pensée qui voudrait en interdire la lecture. Je dirais que tous deux participent de la même fascination malsaine...

@P/Z : Tout à fait d'accord avec cette analyse de Yonnet, c'est exactement ça.

Ecrit par : Damien | 28/03/2009

Vous me permettrez de marquer à la fois mon accord et ma réticence.

Mon accord, dans la mesure où il n’y a pas de désaccord entre nous sur ce qui fait la force de Céline et sur la façon dont il faut le lire.

Ma réticence, dans la mesure où je crois sentir dans votre texte, non pas une volonté de disculper Céline, mais une tendance à trop lui accorder ou, pour le dire autrement, à vouloir donner à son antisémitisme une profondeur qu’il n’a pas, à vouloir l’arracher – pas pour l’essentiel, mais par quelque biais – à sa platitude et à son appartenance simple au nazisme.

Que, par exemple, «il y ait dans "Bagatelles..." une ébauche du tableau de la société spectaculaire-marchande qui sera théorisée plus tard par Debord et l'Internationale Situationniste..», c’est moins un argument pour Céline qu’un argument contre Debord, dont la théorie – qui ne fait que répéter Marx 1844, il faut quand même le souligner – relève du fantasme du complot (et ici Debord est carrément en régression par rapport à Marx: il est du côté le plus indéfendable de la tradition marxiste).

Mais surtout: je ne vois pas en quoi le caractère irrécupérable de Céline serait un élément qui jouerait en sa faveur: «Le délire raciste de Céline est irrecevable, et c'est le point mort des pamphlets mais paradoxalement c'est ce qui les protège. Il ne sera jamais complètement réhabilité, jamais vraiment l'auteur officiel... Irrécupérable.»
Mais on pourrait en dire tout autant de Drumont, qu’admirait Bernanos!

Le délire raciste des pamphlets ne les «protège» pas : il les invalide, tout comme il invalide l’ensemble des délires racistes et antisémites qui ont fait le nazisme.

Aujourd’hui, les pamphlets sont irrécupérables. En leur temps, ils étaient non seulement récupérables, mais récupérés, et faits pour ça: ils s’inséraient parfaitement dans le courant qui a porté le nazisme et la collaboration.

Ce que vous dites sur Sade et Swift comme préfigurations du nazisme me semble juste (au passage, ce n’est pas Foucault mais Barthes qui accusait Pasolini de contresens: Foucault a des mots très durs contre Sade dans un entretien de la fin des années 70). On pourrait même ajouter que Sade, Swift et Céline relèvent peut-être d’un même genre, d’une même dépendance de ce que Bakhtine nommait le «réalisme grotesque»: ils peignent des danses macabres.
Mais, dans les pamphlets de Céline, il ne s’agit pas de «préfiguration» du nazisme par les voies de la fiction: il s’agit d’une participation à la montée du nazisme réel!

Les pamphlets ne sont pas des œuvres de fiction et, en ce sens, ils ne relèvent pas de la littérature, mais de l’action politique. Ils sont la contribution de Céline au projet et à l’entreprise d’extermination des juifs. Céline a contribué à cette entreprise avec les moyens qui étaient les siens: avec des textes. Il a fourni des mots comme d’autres ont fourni des hommes, des trains, des chambres à gaz.

Il a fourni, aux affects de haine antisémite, un puissant lyrisme qui produisait de la jouissance et facilitait l’extermination effective. C’est bien cela, je le maintiens, c’est surtout cela, et je ne vois pas comment le nier: de là l’enthousiasme des antisémites qui se téléphonaient, comme l’a raconté Rebatet, pour se lire le sommet lyrique des Bagatelles, le moment littérairement le plus fort qui est aussi le moment le plus ignoble, l’explosion qui commence par «Juifs! Fixe!» et qu’on peut lire ici: http://dndf.over-blog.com/article-2455290.html
(Tous les pamphlets sont en ligne ici: http://dndf.over-blog.com/article-2353377-6.html#comment39732011)

Je ne vois pas, dans Bagatelles, du point de vue idéologique et politique, ce qui démarque Céline du nazisme, je ne dirais pas même du nazisme ordinaire, mais bien du nazisme SS, du nazisme tel qu’il est pensé au cœur du système nazi.

Vous écrivez: «son antisémitisme s'est surtout cristallisé sur le dépit et la jalousie, après le départ d'Elisabeth Craig, la dédicataire du Voyage..»
Mais cela ne change rien à l’idéologie. Et en fait l’antisémitisme de Céline s’est cristallisé avant le Voyage le Voyage est un texte qui dissimule l’antisémitisme avoué par le texte précédent de Céline, l’Eglise (qui se termine sur le bateau «le Youpinum»), dont Céline a pensé qu’il n’avait pas trouvé d’éditeur en raison de la puissance juive.
Bagatelles, c’est l’aveu libérateur de ce que Céline pense depuis toujours: Céline a toujours été raciste, il a lu très tôt Vacher de Lapouge et a assumé la pseudo-biologie raciste de son temps. Bagatelles dit la même chose que sa thèse de médecine: il faut empêcher la dégénerescence de la race en France sous l’effet de l’alcoolisme. L’hygiène raciale suppose une politique hygiéniste anti-alcoolique: ça a toujours été la conviction du médecin Destouches.

Vous écrivez: «En fait Céline voyait arriver un massacre, et pour lui la question juive ne comptait à ses yeux que pour bagatelles. C'est le sens exact du titre.»
Je comprends mal votre argument.
D’abord, je doute qu’il y ait un sens exact du titre. Céline joue délibérément de la polysémie.
Ensuite, je ne vois aucune raison de ne pas comprendre le titre littéralement: Bagatelles=propos amusants, pour un massacre=pour plaider la cause de l’extermination des juifs.

Que le but de Céline ait été d’éviter le massacre d’une nouvelle guerre mondiale: oui, absolument. L’analyse de Paul Yonnet citée par P/Z est valable.
Mais précisément: cela ne fait AUCUNE différence avec le discours tenu par Hitler à la même époque.
Dans ses discours, Hitler ne cesse de répéter que 1/il veut la paix avant tout, 2/les juifs veulent la guerre, 3/(discours du 30 janvier 1939): «si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la Bolchevisation du monde, donc la victoire de la juiverie, au contraire, ce serait l'anéantissement de la race juive en Europe.»

Eviter la guerre – mais qui prépare la guerre, sinon Hitler? – en abandonnant les juifs à Hitler; l’antisémitisme pour empêcher la guerre fratricide des aryens: c’est le discours même du nazisme, c’est le discours de Céline. L’agenda politique de Hitler est bel et bien celui dont rêve Céline, qui ne reprochera aux Allemands que de ne pas aller assez vite: dépasser le nationalisme dans une politique purement raciste.

Il suffit de citer.
Bagatelles : «– Alors tu veux tuer tous les Juifs? – Je trouve qu’ils hésitent pas beaucoup quand il s’agit de leurs ambitions, de leurs purulents intérêts... (10 millions rien qu’en Russie)... S’il faut des veaux dans l’Aventure, qu’on saigne les Juifs ! C’est mon avis ! Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu’au dernier ! C’est la réciproque de l’Homme. Je voudrais qu’il soit proclamé, pour que le peuple sans vertèbres, dit français, retrouve un peu son amour propre, absolument conclu, certain, trompeté universellement, qu’un seul ongle de pied pourri, de n’importe quel vinasseux ahuri truand d’Aryen, vautré dans son dégueulage, vaut encore cent mille fois plus, et cent mille fois davantage et de n’importe quelle façon, à n’importe quel moment, que cent vingt-cinq mille Einsteins, debout, tout dérétinisants d’effarante gloire rayonnante... J’espère que l’on m’a bien compris ?...»

L’Ecole des cadavres: «Racisme avant tout! Désinfection! Nettoyage! Une seule race en Europe: l’Aryenne! Le reste c’est que des farcissures, des impostures, des saloperies. Trois groupes aryens! Les Alpins (les plus nombreux), les Nordiques, les Méditerranéens: Aryens tous. Et c’est marre, et c’est tout. Ça suffit.» «Ce sont les Allemands qui ont sauvé l’Europe de la grande Vérolerie Judéo-Bolchevique 18. Nous nous débarrasserons des Juifs, ou bien nous crèverons des Juifs, par guerres, hybridations burlesques, négrifications mortelles. Le problème racial domine, efface, oblitère tous les autres.» «Les races ne se font pas toutes seules, ne se défendent pas toutes seules; elles sont au fond de chaque homme en instance, en “devenir” au fond de chaque espèce. C’est tout. Elles exigent pour durer, pour subsister, un effort permanent, stoïque, de chaque être vivant, pour vaincre la disparition et la mort. Elles sont en “devenir”, toujours en péril, toujours menacées. Les Aryens ont encore, peut-être, quelques possibilités de “s’accomplir” en purifiant leur race, de se dénégrifier, de se déjudaïser, il n’est que temps! s’ils sont trop lâches, trop vils, trop fainéants, s’ils se laissent trop nombreusement enculer par les négrites, les asiates, par les juifs ils disparaîtront, ignoblement. D’autres races viendront, jaunes sans doute, qui les balayeront, qui les rejetteront à la mer. France Empire du Soleil Couchant. Les Français négroïdes ne s’en iront pas sans douleurs. Ils crèveront par servitudes, par guerres, révolutions, par tueries mutuelles, endémiques, rituelles, hébétées, tournées à l’état d’infernales, irrésistibles manies. "To be or no to be" Aryen? That is the question! Et pas autre chose!»


Il y a un point que vous sous-estimez, je crois, dans votre défense de Céline: c’est que Céline ne cesse de mentir – sauf dans ses pamphlets, justement, où il a dit une fois pour toutes sa vérité. Il l’écrit à Garcin en 33: «mentir, raconter n’importe quoi, tout est là Garcin. Il faut donner aux gens ce qu’ils attendent».
Céline écrit le Voyage de façon a dissimuler les attendus racistes. Après 45, il ne cesse de mentir: il manipule Milton Hindus, universitaire juif américain, il fait le pitre, il se victimise consciemment – il est le plus grand des manipulateurs.
On ne peut pas écrire, comme vous le faites: «Mais il a payé assez cher ce qu'il a dit: l'exil, et la haine terrible.»
La vérité est qu’il a payé assez peu cher, beaucoup moins cher que d’autres qui avaient un dossier beaucoup moins rempli ou qui ont jugé que la dignité imposait le suicide (Drieu). Céline n’a aucune dignité: il est malin, lui, il a su se procurer un passeport pour le Danemark, il s’enfuit, et il pose au pauvre malheureux persécuté – le comble de l’ignoble: il voudrait se faire plaindre comme une victime de la méchanceté des juifs!!!

Et dans cette posture, il nous tend, en grand manipulateur, des pièges redoutables – et vous tombez dans l’un d’entre eux quand vous écrivez: «Il a d'ailleurs regretté d'en avoir trop dit. D'avoir eu des idées...», avant de citer les Entretiens avec le professeur Y: «J'ai pas d'idées moi! aucune! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées!»

Mais enfin, le mépris des idées au nom de l’émotion et de la musique: c’est le fond même de l’antisémitisme de Bagatelles!!

Bagatelles: «L'immense astuce des Juifs consiste à enlever progressivement aux foules à standardiser tout goût pour l'authentique (…). Les Juifs revanche des Abyssins! ont inverti le goût des blancs, à ce point, si profondément, que les Français préfèrent à présent le faux à l'authentique, la grimace à la sensibilité, à l'émotion directe le mimétisme imbécile.»
«Les intellectuels, après le peuple, ont perdu peu à peu toute signification, toute puissance, toute entreprise, toute véritable musique... Velléitaires enfermés dans une viande profondément, fatalement alcoolisée, diluée dans la vinasse... Le drame habituel de la dégénérescence mentale et physique des races alcooliques, condamnées. Les grands juifs du front populaire parfaitement avertis, ne s’y trompent pas... Ils établissent tout naturellement leurs quartiers généraux dans les grands département viticulteurs...» «Un style c’est une émotion, d’abord avant tout, par-dessus tout... Ils ont jamais eu d’émotion... Donc aucune musique.» «Ils ne feront que "penser" la vie... et ne "l’éprouveront" jamais... même dans la guerre... dans leur sale viande de "précieux", de sournois crâneurs... Encroûtés, sclérosés, onctueux, bourgeoisés, supériorisés, muffisés dès les premières compositions, Ils gardent toute leur vie un balai dans le trou du cul, la pompe latine sur la langue... Ils entrent dans l’enseignement secondaire, comme les petites chinoises dans les brodequins rétrécis, ils en sortiront émotivement monstrueux, amputés, sadiques, frigides, frivoles et retors... Ils ne comprendront plus que les tortures, que de se faire passer des syntaxes, des adverbes les uns aux autres, à travers les moignons... Ils n’auront jamais rien vu... Ils ne verront jamais rien... A part les tortures formalistes et les scrupules rhétoriciens, ils resteront fortement bouchés, imperméables aux ondes vivantes.»

La charge des Entretiens contre les «idéâs» n’est qu’une façon cryptée de réitérer le racisme des Bagatelles – l’opposition de la «musique de la race», de «l’émotion directe», à l’intellect cosmopolite.
Malin génie de Céline: il interdit la republication des pamphlets, et il peut ainsi répéter Bagatelles en faisant comme s’il disait autre chose! Mais il ne dit pas autre chose: l’antisémitisme est inscrit au cœur même de l’antithèse des émotions et des «idéâs», il n’en est pas dissociable.
Rien de plus stéréotypé, au fond, que ce soi-disant refus des stéréotypes. L’intérêt de Céline n’est pas là.

Ecrit par : Pierre Boyer (aka Jean-Yves Pranchère | 30/03/2009

@Pierre Boyer : Merci pour la qualité de cette intervention. Je vais tâcher de répondre avec autant de rigueur et de précision.

1)D’une façon générale, je rejoins votre point de vue sur la responsabilité de Céline : les pamphlets ont bien été une contribution à l’entreprise nazie d’extermination. D’accord aussi sur l’aspect hygiéniste, l’antisémitisme comme fantasme médical de régénération de la race (qu’on trouve chez Hitler).

2)Sur Guy Debord : dire que celui-ci « ne fait que répéter Marx 1844 » me paraît un raccourci facile. Bien sûr, la pensée de Marx (aussi de Lukács et d’autres …) a été déterminante, mais Debord prend acte des changements qui ont eu lieu en un siècle : vitesse de l’information, essor technologique, spectaculaire intégré, dilution des pouvoirs… Après, je ne tiens pas à suivre Debord dans tous ses développements, et la paranoïa complotiste n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant chez lui (par là aussi il ressemble à Céline : ce n’est, je vous l’accorde, un argument en faveur ni de l’un de l’autre)…

3)Au sujet de Pasolini : je ne connais pas le texte de Barthes auquel vous faites allusion, mais pensais ici précisément à un entretien avec Foucault paru dans une revue de cinéma au moment de la sortie de Salo, l'article porte comme titre "Sade sergent du sexe" et à la fin Foucault en effet critique la conception sadienne du sexe. C’est repris dans les « Dits et écrits ».

4)Nous sommes en désaccord sur le sens du titre de « Bagatelles », pour moi le terme de massacre ne fait aucun doute, il parle des siens. Mais quand je prétends que son délire raciste le protège, je veux dire que Céline est condamné à rester dans la marge. Ce qui est en quelque sorte sa chance : il n’y aura pas de journée Céline inaugurée par la ministre de l’inculture et du développement durable, ni de commentaire des pamphlets dans les manuels scolaires, ni de téléfilm adapté des grands romans avec la bénédiction de Téléramasse-France Imper-les Blairoks, et c’est tant mieux.

5)En revanche, je me range à votre avis sur le côté mensonger de Céline, et le mépris des idées déjà présent dans les pamphlets, mais justement, il n’ y a rien de plus idéologique que le mépris des idées...
Encore une fois, il ne s’agit pas de le disculper, mais de comprendre d’où il parle.

6)Sur la question de savoir si Céline a assez payé, je ne me place évidemment pas sur un plan « œil pour œil » par rapport à la Shoah, ce serait obscène. Mais, même s’il a délibérément provoqué sa situation de paria, choisi sa solitude, son destin a été de connaître la violence et la misère, l’humiliation et l’opprobre. Tout cela a nourri ses livres.
Dans un entretien avec Alfred Zbinden, Céline déclarait : « L’ennemi du genre humain. C’est une nouvelle façon de me traiter. Je suis l’ennemi du genre humain. Je suis un génocide platonique, verbal. On ne sait plus quoi trouver. Ce n’est pas important. Ce sont là turpitudes humaines qu’un peu de sable efface. »

Ecrit par : Damien | 03/04/2009

Superbe analyse, cher Pierre Boyer, mais qui pose alors une autre question : jusqu'où l'antisémitisme de Céline va-t-il ? Car comme vous le précisez, Céline, au fond, ne change pas, et réitère son racisme dans les Entretiens avec le professeur Y, sinon partout. De l'Eglise à Rigodon, l'oeuvre fourmille d'ailleurs de "détails" antisémites et racistes - avec le péril jaune au finale. Bref, on pourrait dire que les pamphlets sont moins la face sombre de l'oeuvre que leur face éclairée, révélée, transparente ! Par ailleurs, tout l'art célinien n'est-il pas un art de l'abjection ? Bagatelle ne serait pas une ombre portée sur le Voyage mais bien sa clef ! C'est ce que vous semblez dire avec l'idée de la musique ou la musique de l'idée. Et vous avez entièrement raison sur les jouissances abjectes que provoquent les pamphlets, et l'ami Damien est bien naïf de croire qu'il suffit d'être moral pour ne pas jouir d'un lyrisme immoral et effroyable. Pour le coup, c'est le point commun avec Sade dont Annie Le Brun disait qu'il nous excite malgré nous. Céline nous rendrait-il raciste malgré nous ? C'est cela l'innommable. Car comme vous le dites encore, si on peut tout à fait garder la tête froide en lisant Maurras et Lénine (et même être agacé par leur froideur sanglante), on ne le peut pas en lisant Bagatelle ou L'école des cadavres qui vont faire rire en nous ce que nous avons de pire, et titiller, pour ne pas dire plus, notre consanguinité refoulée. Nous ramener toujours au racial et au sexuel, c'est comme cela que fonctionne l'extrême droite.

Dès lors, on sera bien embêté, surtout dans les temps qui courent, à admirer Céline comme nous l'admirons (moi aussi, Mort à crédit a changé ma vie). Car l'on pourra toujours nous dire que même si nous sommes très conscients de l'horreur idéologique des pamphlets, et bien nous l'oublions, nous fermons les yeux quand nous lisons Nord, et cela au nom du "génie littéraire". C'est comme si nous nous pâmions devant des pastels d'Hitler s'il avait eu du talent. D'ailleurs, heureusement qu' Hitler fut un mauvais peintre ! Bref, nous ne tirons aucunement les conséquences pratiques de notre morale, nous dénonçons l'antisémitisme général de Céline, nous nous arrangeons pour ne plus lire les pamphlets (sauf de manière historique), mais nous jouissons encore des romans, et o combien - le "Voyage" étant même, en Folio, le best-seller des classiques, juste après "L'étranger", je crois.

Enfin, la preuve que nous nous foutons de notre propre dénonciation idéologique, c'est que nous accueillons toujours avec bcp d'humeur le connard qui viendrait nous dire que même apprécier le Céline romancier est déjà équivoque, amoral, immature et que notre goût littéraire n'est rien qu'un petit accommodement avec notre soi-disant tribunal de Nuremberg. Nous envoyons au diable, et avec un mépris souverain, quiconque nous empêcherait de lire Céline en rond. La preuve, le physicien George Charpak qui, le soir de la dernière de Bouillon de culture de Pivot, s'en prit à Fabrice Luchini et autres céliniens du plateau, qui avaient encore dit du bien de leur écrivain préféré, et arguant avec une autorité horripilante, à propos de musiciens juifs qu'on venait d'entendre, que Céline aurait voulu leur mort immédiate et réelle. Comme je l'ai détesté ce Charpak à ce moment, moi, devant ma télé ! Comme il a indigné mes complaisances céliniennes, comme il a mis à mal mon goût pour la littérature "censée passer avant toutes choses".... Et comme ils m'énervent ceux qui n'aiment pas Céline pour des raisons morales.

Bref, on n'en sort pas.

Bien à vous.

(Je me suis permis de mettre l'URL de mon lien sur le texte que j'avais commis d'après Muray et qui expliquait comment l'antisémitisme célinien était en fait la face "rose", c'est-à-dire idéologique, pacifique, sociale, pour ne pas dire festive, de celui-ci.

Ecrit par : montalte | 07/04/2009

Merci Montalte, de poursuivre ce débat. Je précise tout de suite que je souscris tout à fait à votre article, ainsi qu’à l’essai magistral de Muray sur Céline. J'avais commencé à vous répondre en suivant ce fil, mais je préfère en faire mon prochain billet...

Ecrit par : Damien | 10/04/2009

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