19/04/2009
Ferdinand et moi (Mauvaises lectures, 4)
A Pierre Boyer et à Montalte.
Chers Pierres,
Vos excellents commentaires m’ont, je l’avoue, plongé dans un abîme de perplexité… A la question de savoir s’il y a quelque jouissance à lire les pamphlets de Céline, j’avais d’abord cru pouvoir répondre simplement : non. Et puis à la réflexion, je reconnais que ce n’est pas si simple… Alors, pour essayer de clarifier tout ça, permettez-moi de raconter mon expérience de lecteur de Céline.
J’avais lu à 16 ans Voyage au bout de la nuit, qui m’avait marqué par sa noirceur et sa justesse : j’y avais trouvé quelque chose d’inédit, une sorte de vérité profonde sur l’homme : «puceau de l’Horreur», «l’infini mis à la portée des caniches», et tout le reste... Cela avait flatté mes tendances nihilistes et anarchisantes… Mais je connaissais la sale réputation de Céline, collabo, antisémite, bref : une crapule, et j’en étais resté là.
Quelque trois ans plus tard, j’ai trouvé dans un coin de la bibliothèque parentale, côte à côte, cinq vieux bouquins aux pages brunies par les années et dont le papier s’effritait. Cinq éditions de Céline datant des années 40 : le Voyage et Mort à crédit illustrés par Gen-Paul, et les trois pamphlets. Cette version de Mort à crédit était censurée, avec des blancs à la place de tous les passages sexuels. J’attendrais de trouver une édition non expurgée pour le lire. Restaient les pamphlets. Les feuilleter me suffit à m’en faire une opinion : «d’ignobles torchons», comme disait Roberto. Je les refermai avec dégoût. J’ai réessayé plusieurs fois par la suite : même sensation, même rejet. Pourtant, je voyais bien qu’on ne pouvait réduire ces volumes à leur abjection : Céline très habilement mélangeait les genres, intercalait des ballets, digressait, évoquait l’actualité politique, captait les propos de son temps… Et puis quand même cette vigueur du style, plus lyrique que celui du Voyage. Mais rien à faire : je n’y arrivais pas.
Et puis un jour, j’en ai discuté avec un camarade, JFL, qui travaillait sur le genre pamphlétaire (il rédigeait une thèse sur Gadda) et qui m’a dit à peu près ceci : «Tu as tort de te laisser impressionner, tu tombes dans le piège… C’est comme les gens qui disent que Auschwitz est "indicible", c’est une façon de le sacraliser, et s’interdire de comprendre. Autrement dit, c’est du refoulement typique. Bagatelles te fait peur, parce qu’il touche un tabou majeur, mais du coup, sans même t’en rendre compte, tu crois que Céline dit peut-être la vérité. C’est ça le piège. Il faut avoir le courage de lire le discours raciste de Céline, aussi nauséabond soit-il. Il faut le déconstruire, tout le monde n’en est pas capable, et c’est pour ça que les pamphlets doivent rester confidentiels. Lis ça froidement. Mets de la distance critique. Analyse le travail, observe les procédés, l’esbroufe rhétorique, tous les tours de passe-passe, car Céline est un habile prestidigitateur. Tu y verras plus clair.»
C’est ainsi que j’ai enfin réussi, à l’âge de 25 ans, à surmonter mon dégoût et à lire Bagatelles, L’Ecole et les Beaux Draps. Sans doute pas « froidement », mais bien décidé à ne pas me laisser hypnotiser. Sur le fond, c’est-à-dire le réquisitoire contre les Juifs, les pamphlets ne sont guère convaincants. Jamais à un aucun moment Céline ne remet en question ses préjugés de départ : la division des races, la guerre tribale des Juifs contre les Aryens. Bien au contraire il les cultive avec délectation, les mélange dans un vaste amalgame. Ainsi les Juifs sont accommodés à toutes les sauces si j’ose dire, Céline les voit partout, dans tout ce qu’il déteste : les bolcheviks, les francs-maçons, le christianisme, la bourgeoisie d’affaires, les intellectuels, l’Angleterre, Hollywood, Picasso, Gide, Guitry… Du Judaïsme il n’a rien compris et ne veut surtout rien savoir. La Bible par exemple ne l’intéresse absolument pas : c’est la culture de l’ennemi après tout. Il préfère se rêver en barde celte, fier têtu breton en quête de légendes enracinées, inventant une langue qui se voudrait charnelle et palpitante, cherchant à retrouver une parole oubliée d’avant l'écriture (c'est-à-dire d'avant le monothéisme), la voix perdue des ancêtres : «Nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire comme les Gaulois, ces fols héros, nos grands dubonnards aïeux en futilité, les pires cocus du christianisme. Ils nous ont pas laissé vingt mots de leur propre langue. De nous, si le mot "merde" subsiste ça sera bien joli.» (L'Ecole des cadavres) Car Céline est un païen, une sorte de primitif inspiré, en révolte contre son siècle, déterrant les vieux totems et tournant autour en prononçant des incantations – pas si loin d’Antonin Artaud, cet autre génie délirant et pathétique…
En somme j’étais rassuré : Céline, malgré sa sincérité indéniable, s’était fourvoyé et les pamphlets disaient n’importe quoi. Il n’y avait pas d’empathie possible avec ce discours-là. Je pouvais donc tranquillement continuer de découvrir son œuvre, Mort à crédit et les grands romans de l’après-guerre… Et ces sulfureux pamphlets qui m’avaient d’abord horrifié, je me flattais de pouvoir les lire sans me sentir atteint par l’abjection : l’antisémitisme ne passait par moi. Mais c’est là que, comme disait Cormary, j’étais « bien naïf de croire qu'il suffit d'être moral pour ne pas jouir d'un lyrisme immoral et effroyable ». Cette remarque, qui m’a d’abord agacé (naïf, moi ?), m’a turlupiné… En fait, c’est ce que j’avais reproché au dénommé Roberto : moi aussi, je péchais par bonne conscience. Et là, il me faut préciser un élément biographique.
Il y a dans ma généalogie une branche muette : mon grand-père maternel était né de père inconnu. Or, la légende familiale raconte que l’ancêtre mystérieux était juif. Nulle preuve, un nom à jamais perdu, juste une simple présomption rendue plausible par le seul héritage qu’il ait transmis : son patrimoine génétique. Le fait est que j’ai souvent été identifié, en fonction de critères physiques, comme juif, par des membres de la communauté comme par des antisémites ordinaires : «Mais toi, tu serais pas un peu juif ?» Selon les circonstances, je puis donc me sentir et me dire « un peu juif », ou pas juif du tout. Juif imaginaire, juif à la carte en quelque sorte. Pourquoi cette digression, me direz-vous ? Parce que cette question de l’identité – l’identité en tant que fantasme - et du rapport personnel à la judéité est en jeu dans la lecture des pamphlets. Céline ne s’adresse pas à l’intellect, il parle directement au corps, au sang, à la race. Il réveille chez son lecteur cette pulsion enfouie : la pulsion ethnique. Céline aussi était guidé par ça quand il a écrit ses pamphlets. Mais en attaquant de front la question juive, Céline savait le risque qu’il prenait, celui d’être définitivement banni, en marge, l’asocial absolu. Il y a donc chez lui une dimension sacrificielle, qui rejoint, dans un paradoxe stupéfiant, l’un des grands mythes du judaïsme : l’errance éternelle du paria.
J’en étais là de mes réflexions quand j’ai pris connaissance, un peu après tout le monde, de l’incroyable buzz autour de cette vidéo d'un jeune homme tabassé dans un bus. Amer constat : on n’a pas progressé d’un pouce depuis les années 30. La pulsion ethnique est toujours là, chevillée au corps, dans sa violence la plus crue. Une telle scène - qui ne le sait ? - est banale. Affrontements, lynchages, acharnement de la meute... Shakespeare faisait dire à Shylock :
«Je suis un Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? Ne se nourrit-il pas des mêmes aliments ? N'est-il pas blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ?»
Le Marchand de Venise (III, 1)
(illustration de Gen-Paul pour Voyage au bout de la nuit)
13:11 Publié dans Politique & polémique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
Mouais... Vous reconnaissez finalement implicitement qu'il y a bien une jouissance dans cette lecture-là, ce qu'il fallait démontrer.
"Tout le monde n'en est pas capable" : vous croyez faire partie d'une élite, et ensuite au pied du mur vous invoquez une origine juive fantasmatique qui vous dédouanerait, comme si ça excusait tout... Ce que vous appelez "la pulsion ethnique" n'est rien d'autre qu'un bon vieux racisme mal assumé, et mêler à ça la vidéo du bolossage en plein bus n'arrange rien...
Ecrit par : Roberto | 26/04/2009
(Soupir de lassitude)
C'est bien facile, monsieur l'anonyme, de vous draper une fois de plus dans votre bonne conscience... L'honnêteté, puisque tel était le point de départ de cette discussion, c'est justement de reconnaître que l'on a en soi cette pulsion de "consanguinité", comme dit Montalte, après comment chacun se débrouille avec ça est une autre affaire : j'en ai connu, des antiracistes proclamés qui ne fréquentaient que des leucodermes, alors épargnez-moi vos leçons de morale.
Pour le reste, vous ne m'avez pas bien compris.
"Tout le monde n'en est pas capable" (de décoder les pamphlets) : je retranscrivais là une parole qui m'a été dite il y a plus de dix ans... Aujourd'hui les textes sont accessibles sur le Net, et personnellement je serais plutôt favorable à une édition critique des pamphlets, avec appareillage de notes, etc. Je pense d'ailleurs que ça se fera un jour, car Céline est un auteur essentiel dont on ne se se débarrassera pas, mais peut-être faut-il attendre encore... quand il sera tombé dans le domaine public ?
Sur la question juive, puisque comme disait Georges Steiner "bien sûr qu'il y a une question juive", vous faites fausse route. Je n'ai jamais prétendu me dédouaner de quoi que ce soit, j'ai simplement voulu expliquer comment j'ai reçu les pamphlets, comment ces livres ont fait retentir en moi l'écho de cette question-là. D'autres peuvent se sentir celte, métis, ou que sais-je, chacun voit Céline à sa porte... Vous pouvez nier toutes ces histoires si ça vous arrange, grand bien vous fasse... Mais comment dire ? Depuis le temps que je tourne autour, j'ai constaté plusieurs choses. D'abord, que cette question est cruciale pour tout le monde : que vous soyez juif, goy, chrétien, musulman, athée, sioniste, pro-palestinien, atlantiste ou occidentaliste, la question juive se pose pour chacun d'entre nous, selon diverses modalités. Ensuite, ne pas oublier que tout cela relève avant tout du fantasme : le "peuple juif", ainsi que l'a montré l'historien Shlomo Sand, est, au même titre que "nos ancêtres les gaulois" et autres mythes des origines, une fiction construite au XIXème siècle par imitation du modèle nationaliste allemand. C'est un mythe fécond, parce que lié à un livre d'une portée universelle, la Bible, à une langue ancienne qui a survécu, l'hébreu et, depuis peu, à une terre, Israël. Et la puissance de ce mythe reste incomparable. Aucune idéologie, qu'elle soit métaphysique ou politique, n'en est encore venue à bout... Enfin, il reste une énigme, c'est le rôle primordial, incontestable historiquement, joué par quelques individus, qui tous étaient juifs, dans l'histoire de la pensée. C'est une fameuse blague juive : il y a eu Moïse qui a dit : «Tout est dans la Loi» ; Jésus qui a dit «Tout est amour» ; Newton qui a dit «Tout est attirance» ; Spinoza qui a dit «Tout est dans la nature» ; Marx qui a dit «Tout est argent» ; Freud qui a dit «Tout est sexuel» ; Kafka qui a dit : «Tout est contrainte» ; Einstein qui a dit «Tout est relatif»... Réfutez donc tout ça avant de philosopher.
Ecrit par : Damien | 26/04/2009
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