11/05/2009

Laboratoire de Max Ernst, 1

 

max-ernst-1920.jpg

Max Ernst, 1891-1976

Quand on s'intéresse au collage, on rencontre fatalement l'oeuvre de Max Ernst. Artiste surréaliste par excellence, celui-ci a suscité beaucoup de théories, de commentaires et d'interprétations... Mais foin des bavardages, entrons directement dans son laboratoire pour observer comment il travaillait. Et surtout à partir de quelles sources...

Voici un premier exemple.
Max Ernst a puisé dans son vaste stock d'illustrations populaires XIXème. Ci-dessous la gravure d'origine, une illustration de Constant Guéroult pour les Damnés de Paris de Jules Mary (1867)  :
ernstbonte.jpg

("Pendant qu'on ajustait sur elle les dentelles et les ornements de sa coiffure,        la pauvre enfant gardait le silence." P.1207)

Ensuite, pour combler le vide en haut du décor, Ernst insère une curieuse figure religieuse, une madone péruvienne crucifiée ...

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...dont il coupe le bras gauche pour la situer à l'arrière-plan, derrière le pan du rideau. 

Enfin, il ajoute au premier plan un fragment d'illustration de Gustave Doré pour Paradise Lost de Milton : la chute de Satan... 

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...dont il prend soin de retrancher tout romantisme : escamotant les ailes du diable, Ernst remplace sa tête par celle d'un oiseau.

Et voici le résultat obtenu :

sembonte78-1934.jpg
Une semaine de bonté (1934)chapitre "La cour du dragon", planche 78.

 

Deuxième exemple.
C'est un collage plus ancien, simplement intitulé Enfant, daté de 1921 :
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L'image est incongrue, surréaliste absolument. Pourtant, le travail élaboré par Ernst est minime. Voici en effet d'où vient l'image :
natation.jpg
Il s'agit d'un appareil pour apprendre la natation. On remarquera que le tapis persan du fond appartient déjà à la gravure originelle. Max Ernst s'est contenté d'ajouter un visage disproportionné (non identifié, mais les yeux maquillés et la mouche sur la joue laissent à supposer quelque marquise de l'ancien régime) ainsi qu'un chevreau peu aimable. L'aspect franchement barbare de l'appareil, ajouté à ce visage  souriant très XVIIIème siècle, fait penser à Sade. 

Troisième exemple, assez célèbre. Encore plus efficace, et ayant demandé encore moins d'intervention de la part de l'artiste :

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Deux jeunes filles se promènent à travers le ciel, 1929.

Un ciel d'orage, avec une pluie diluvienne, sur lequel Max Ernst colle une simple vignette, dont voici l'origine :

amazones.jpg
Avec ces trois exemples, on constate d'abord la cohérence esthétique des sources : des gravures anciennes, pour la plupart déjà surannées à l'époque où l'artiste les assembla. Le génial Gustave Doré fait exception, mais l'image de Paradise Lost, on l'a vu, a été suffisamment malmenée par les ciseaux... Ensuite, qu'il s'agisse d'une scène de roman populaire, de la madone crucifiée de Combapata, de la machine à apprendre à nager ou de ces deux amazones en tandem, on voit que le surréalisme était déjà bien présent dans les gravures d'origine comme dans leurs légendes. Ainsi l'art de Max Ernst ici s'avère avant tout un excellent choix de sources iconographiques.

Commentaires

L'appareil pour apprendre la natation me fait penser à une "machine à grandir" que l'on voit au détour d'un plan de "Big Fish" de Tim Burton, film aussi assez marx-ernstien dans son maniement du collage (voiture dans les arbres, pop-corns en suspension) et son bestiaire.
Plaisir de lire ces notes si fournies en belles preuves par l'image...

Ecrit par : Joachim | 14/05/2009

Merci Joachim... En effet, Tim Burton est un cinéaste souvent proche de l'imaginaire surréaliste, comme le prouvent "Big Fish", "Edward aux mains d'argent", "Sleepy Hollow" et même "Ed Wood".

Ecrit par : Damien | 15/05/2009

Mais pas trop la Planète des Singes...
(Ceci-dit, excellentes notes, très pédagogiques ; ton côté prof sans doute...)

Ecrit par : aymeric | 15/05/2009

Je n'ai pas vu son remake du film de Schaffner, mais le thème du film - les hommes esclavagisés par les singes - est assez cohérent avec le surréalisme : codes du récit d'aventures plus ou moins parodiés, onirisme à tendance sadienne, scepticisme sur la nature humaine... et surtout, ces singes civilisés peuvent bien rappeler les hommes à tête d'oiseau ou de lion qu'on retrouve dans de nombreux collages de Max Ernst, dont l'imaginaire, avec ses détournements de documents scientifiques, ses paysages extra-terrestres et ses rêveries cosmologiques, n'est pas toujours si loin de la science-fiction.

Ecrit par : Damien | 15/05/2009

Association d'idées : http://www.designboom.com/weblog/cat/10/view/6584/lee-gainer-unhidden.html
assez voisin.

Ecrit par : aymeric | 02/06/2009

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