13/05/2009
Laboratoire de Max Ernst, 2
«Nul mieux que Max Ernst ne s'est entendu à retourner les poches des choses», disait Tristan Tzara. S'il n'est pas l'inventeur du collage, Ernst est l'un de ceux qui en ont fait un mode d'expression à part entière. Il a lui-même raconté par quelle sorte d'illumination, d'épiphanie au sens joycien il y était arrivé :
«Un jour de l'an 1919, me trouvant par un temps de pluie dans une ville au bord du Rhin, je fus frappé par l'obsession qu'exerçaient sur mon regard irrité les pages d'un catalogue illustré où figuraient des objets pour la démonstration anthropologique, microscopique, psychologique, minéralogique et paléontologique. J'y trouvais réunis des éléments de figuration tellement distants que l'absurdité même de cet assemblage provoqua en moi une intensification subite des facultés visionnaires et fit naître une succession hallucinante d'images contradictoires, images doubles, triples et multiples, se superposant les unes aux autres avec la persistance et la rapidité qui sont le propre des souvenirs amoureux et des visions de demi-sommeil. Ces images appelaient elles-mêmes des plans nouveaux, pour leur rencontre dans un inconnu nouveau (le plan de non-convenance). Il suffisait alors d'ajouter sur ces pages de catalogue, en peignant ou en dessinant ce qui se voyait en moi, une couleur, un crayonnage, un paysage étranger aux objets représentés, le désert, un ciel, une coupe géologique, un plancher, une seule ligne droite signifiant l'horizon, pour obtenir une image fidèle et fixe de mon hallucination ; pour transformer en drames révélant mes plus secrets désirs, ce qui auparavant n'était que des banales pages de publicité.» (Max Ernst : Au-delà de la peinture, 1937)
Et en effet, dès ses premiers collages Ernst va prélever des formes dans des catalogues de matériel de physique...
qu'il combine et recompose à sa façon...
(Démonstration hydrométrique à tuer par la température, 1920)
...ou dans des planches de biologie...
qui lui inspirent des paysages fantastiques, comme une nouvelle Genèse naïve et troublante...
(Sans titre, 1920)
Mais bien des années plus tard, Ernst donnera une autre version, qui ne contredit pas la première, pour expliquer l'avènement de sa pratique du collage :
«J'ai découvert un des premiers "collages" par les travaux de mon père qui peignait pendant ses heures de loisir. Lorsque j'étais encore un jeune homme, il avait fait la copie de la Disputà de Raphaël, mais il s'était permis certaines libertés. Il avait remplacé la tête des personnages représentés dans Disputà comme ennemis de l'Eglise par la tête de gens qu'il considérait comme ses ennemis personnels et les ennemis de l'Eglise et, inversement, il avait donné les traits de ses propres amis aux personnages destinés à connaître la béatitude éternelle. (...) Ce souvenir me fut très utile plus tard, car je ne suis pas tout à fait sûr que j'aurais inventé la "technique du collage" (d'autres l'ont inventée en même temps que moi) et que je l'aurais utilisée si je n'avais eu sous les yeux l'exemple de mon père.»
Cet aveu est loin d'être anodin. Il y a bien sûr l'aspect freudien. Ernst avait lu Freud dès 1913, notamment L'Interprétation des rêves et Le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient. Au passage, il serait aisé de démontrer qu'il transpose dans son art les techniques de l'inconscient (celles du rêve comme du mot d'esprit) décrites par Freud : condensation, déplacement, amalgame, double-sens, etc. - sauf que lui le fait consciemment, éternel problème des surréalistes par rapport à Freud... En 1935, répondant à une enquête de la revue Commune (organe d'artistes révolutionnaires), Ernst défend une certaine éthique de l'inspiration et de la méthode : «Avant sa plongée, nul scaphandrier ne sait ce qu'il va rapporter. Ainsi, le peintre n'a pas le choix de son sujet. S'en imposer un, fût-il le plus subversif, le plus exaltant et le traiter d'une manière académique, ce sera contribuer à une œuvre de faible portée révolutionnaire. De même celui qui prétend fixer sur une toile les rêves de ses nuits n'accomplira pas une autre besogne que l'artiste acharné à copier trois pommes, sans se soucier de rien d'autre que de la ressemblance.» Mais aussi, l'anecdote de la copie de la Disputà est significative car s'il y a bien un gimmick récurrent chez Ernst, c'est la substitution du visage d'origine. On en a déjà eu deux exemples dans le billet précédent. Parfois même, Ernst coupe la tête sans la remplacer. Surtout quand c'est une femme nue. Le premier "roman-collage" qu'il publiera en 1929 s'appelle d'ailleurs La femme 100 têtes... Le nu sans visage est l'un de ses fantasmes de prédilection...
... que l'on retrouve aussi dans ses tableaux :
L'Eléphant Célèbes, huile sur toile, 1921
Or, même si L'Eléphant Célèbes est un tableau entièrement peint, du point de vue de son organisation plastique il s'agit encore d'un collage. Non seulement à cause de ce nu dont la tête a été arrachée, mais aussi de cette chose monstrueuse aux jambes lourdes (dont le symbolisme sexuel est véritablement gros comme une maison), à la fois chaudière, cocotte-minute, éléphant et taureau...
...dont la forme de base a été inspirée à Ernst par cette photo d'un gigantesque silo à grains en terre glaise du Soudan.
De même, le tableau Oedipus Rex (titre là encore explicitement freudien)...
(Oedipus Rex, huile sur toile, 1923)
... n'est rien d'autre qu'un collage agrandi, transféré dans la peinture, que Max Ernst aurait réalisé à partir d'une gravure scientifique, déjà parfaitement surréaliste dans sa simplicité même :
Quant à La femme chancelante...
(La femme chancelante, huile sur toile, 1923)
...son décor provient d'un curieux appareil maritime servant à lancer de l'huile à la mer (ce qui permettait, paraît-il, une meilleure transmission de la lumière au fond de l'eau, dans le cas de recherches sous-marines)...
...sur lequel Ernst a greffé une troublante figure féminine...
(Fig.1 -La marche au plafond exécutée dans un cirque par une acrobate américaine aux moyens de patins pneumatiques)
... simplement renversée, c'est à-dire remise à l'endroit.
01:40 Publié dans Collages, Figures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note














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