26/05/2009

Laboratoire de Max Ernst, 4

En 1923, Louis Aragon notait très justement que «les collages d’Ernst n’ont d’autre ambition et d’autre but que de susciter un monde magique au seuil de l’habituel et de rendre son éclat et son mystère à une réalité éteinte et désenchantée.»

En voici encore quelques exemples.

Max Ernst, on en a déjà eu quelque aperçu, avait une fascination particulière pour les oiseaux. Il raffolait des planches d'ornithologie, et l'un de ses ouvrages favoris s'appelait L'aviceptologie française ou traité général de toutes les ruses dont on peut se servir pour prendre les oiseaux. Dans l'un de ces traités illustrés qu'il affectionne, il trouve ces deux gravures, qui étudient le vol des oiseaux :

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(Fig.8 -Figurines de bronze représentant 11 attitudes successives de l'aile d'un pigeon à des instants successifs d'un coup d'aile - sic)
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(Fig.9 - Zootrope dans lequel sont diposées dix images en relief d'un goéland dans les attitudes successives de vol)

Le zootrope, faut-il le signaler, est un jouet proto-cinématographique, qui donne l'illusion optique du mouvement. Ernst va le transformer en un véritable décor onirique. Il lui suffit d'insérer au milieu du zootrope une figure de jeune fille éplorée issue de quelque roman larmoyant et d'ajouter le premier pigeon de la figure 8 à l'extérieur de l'objet. Il ne lui reste plus qu'à ajouter une légende de son cru :

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«...sous mon blanc vêtement, dans mon colombodrome, vous ne serez plus pauvres, pigeons tonsurés. Je vous apporterai douze tonnes de sucre. Mais ne touchez pas à mes cheveux !»

(Rêve d'une petite fille qui voulut entrer au Carmel, planche 34, 1930)

Dans cet article déjà cité (et repris ensuite dans son passionnant recueil Les collages), Aragon avait déjà perçu l'essentiel d'une œuvre qui n'en était pourtant qu'à ses débuts. D'après lui, Ernst est un "primitif" car il «ne démêle pas ce qui se dit de ce qui ne se dit pas, ce qui se peint de ce qui ne se peint pas (...) Max Ernst emprunte ses éléments surtout aux dessins imprimés, dessins de réclame, images de dictionnaire, images populaires, images de journaux. Il les incorpore si bien au tableau qu’on ne les soupçonne pas parfois, et que parfois au contraire, tout semble collage, tant avec un art minutieux le peintre s’est appliqué à établir la continuité entre l’élément étranger et son œuvre.» 

Autrement dit, l'enjeu du collage est moins technique qu'intellectuel. Max Ernst dira sous forme de boutade : «si ce sont les plumes qui font le plumage, ce n’est pas la colle qui fait le collage.» En effet, plusieurs procédés peuvent y être associés... 

Le 10 août 1925, Ernst se trouve dans une auberge situé au bord de l’eau. Là, il contemple fasciné un plancher «dont mille lavages avaient accentué les rainures.» Il y pose alors des feuilles de papier, qu'il frotte à la mine de plomb : la texture du bois transparaît. Le frottage était né. Un procédé qui sera pour lui l'équivalent graphique de l’écriture automatique...

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(Vision provoquée par l'aspect nocturne de la Porte de Saint-Denis, 
frottage et huile sur toile, 1927)

Ernst, qui aimait se considérer lui-même «non pas tant comme un peintre que comme un médium de l’accident et du hasard», avait en mémoire cette fameuse injonction de Léonard de Vinci :

«Regarde sur un mur barbouillé de taches ou de pierres mélangées, tu y verras des paysages, des montagnes, des fleuves, des batailles, des groupes ; tu y découvriras d'étranges airs de paysages que tu pourras ramener à une bonne forme.»

Désireux toujours de varier matériaux et supports, Max Ernst utilise le frottage pour faire apparaître des formes...

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(La belle saison, dessin et frottage au crayon, 1925) 

 

...qu'il transpose éventuellement en peinture...
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(La belle saison, huile sur toile, 1925)

... et rappellent ce cheval fourbu naguère obtenu par collage de fragments de planches anatomiques :

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(Un peu malade le cheval..., collage, 1920)

 

Une autre fois, il découpe dans une gravure de Dürer représentant Adam et Eve...

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(Albrecht Dürer : La chute de l'homme, gravure, 1504)

...le corps de la femme nue, dont comme à son habitude il escamote la tête (ainsi d'ailleurs que la feuille de vigne), y ajoute des oiseaux, des fragments d'écorchés anatomiques...

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("La parole", illustration pour Répétitions de Paul Eluard, 1922) 

 

...et après l'avoir utilisée pour illustrer un recueil d'Eluard, il colorie lui-même l'image à la main pour lui donner son aspect définitif :
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(Accompagnant "La parole", 1922)

 André Breton dans Le Surréalisme et la peinture écrivait que Max Ernst «apportait avec lui des morceaux irreconstituables du labyrinthe. C’était comme le jeu de patience de la création : toutes les pièces, invraisemblablement distraites les unes des autres, ne se connaissant plus aucune aimantation particulière les unes pour les autres cherchaient à se découvrir de nouvelles affinités.» 

Max Ernst définissait lui-même le collage comme une «exploitation de la rencontre fortuite de deux réalités distantes sur un plan de non-convenance» - une sorte d'oxymore graphique en quelque sorte... Mais Ernst, qui savait que le mot  "collage" dans l'argot du XIXe siècle avait aussi un sens graveleux, à peu près synonyme de concubinage, donnera cette autre définition du collage : «accouplement de deux réalités en apparence inaccouplables sur un plan qui, en apparence, ne leur convient pas.»  Non sans humour, il le prouve dans la revue bruxelloise Variétés en juin 1929 :

Ainsi font...

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Eléphants
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Cathédrales

 

«Max Ernst, disait encore Aragon, est le peintre des illusions. Illusions partout : illusion cette caravane d'oiseaux extraordinaires traversant un désert, ...

L'ASCARIDEDESABLE1920.jpg

(L'ascaride de sable..., 1920)

...de près ce sont des chapeaux de femmes découpés dans un catalogue de grand magasin.»

Art de l'illusion en effet que celui de Max Ernst... Celui-ci s'intéressait d'ailleurs aux tours de "récréation scientifique" élaborés par le grand illusionniste Robert Houdin (qui fut le maître de Georges Méliès), dont il détourne une gravure explicative...

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(La boule magique de Robert Houdin)

...pour un collage qui symbolise bien l'effet de cruauté sensorielle recherché par les surréalistes...

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(couverture de Répétitions de Paul Eluard, 1922)

 

...et anticipe nettement l'oeil tranché au rasoir en ouverture d' Un chien andalou.

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Bibliographie :

Werner Spies  : Max Ernst Les collages, inventaire et contradictions (Köln, 1974,  Gallimard, 1984) (texte parfois indigeste, mais l'iconographie est assez exhaustive, et a le mérite de présenter en annexe de précieux documents pour étudier les sources utilisées par Max Ernst, qui m'ont inspiré cette série de billets...)

Louis Aragon : "Max Ernst, peintre des illusions", 1923, repris dans Les collages (Paris, 1965) (LE texte fondamental qui a tout compris à Max Ernst)

Gilbert Lascault : Sur la planète Max Ernst (Maeght, 1991) (petit essai synthétique assez bien fait)

André Breton : Le surréalisme et la peinture (New York, 1945, Paris, Gallimard, 1965) (un peu bavard, le point de vue orthodoxe du grand manitou...)

Max Ernst : Ecritures (Gallimard, 1970) (reprend les principaux textes écrits par Ernst lui-même sur son art - très intéressant)

Marcel Jean : Histoire de la peinture surréaliste (Le Seuil 1959, épuisé) (très bel ouvrage, riche et stimulant, écrit par un témoin direct de l'aventure, mais moyennement fiable...) 

Julia Drost, Ursula Moureau-Martini, Nicolas Devigne... : Max Ernst, L'imagier des poètes (PUPS, 2008) (ouvrage collectif, inégal mais bien illustré, qui revient notamment sur la question des sources...)

http://www.spamula.net/blog/archives/000298.html (une page web en anglais sur la période des décalcomanies, qui a inspiré mon billet n°3) 

 

Commentaires

Vraiment très bien,cette série sur Max Ernst.
On entre dans le processus de création et c'est passionant.
Bravo et merci!

Ecrit par : jane sweet | 03/06/2009

L'exposition au musée d'Orsay est passionnante et vous y apportez un je ne sais quoi qui en décuple la saveur...

Ecrit par : laurence | 01/08/2009

Éléphants dans les photos sont superbes :)

Ecrit par : American : calling cards | 02/10/2009

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