02/07/2009

Pavillon jaune

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«L'homme qui arrive à la quarantaine se trouve en position singulière, sur une crête, entre deux versants. Il vient de monter, il va descendre ; son regard embrasse les deux pentes. C'est la première fois qu'il le peut, c'est la dernière. Les éditeurs devraient lui demander beaucoup de livres et les producteurs beaucoup de films. Après, avant, il ne peut pas les mêmes. Beaucoup de choses lui sont données, à ce moment-là, qu'il n'aura plus. Il peut encore, il sait déjà. Il quitte le côté du soleil pour descendre du côté de l'ombre. Des fanfares lui parviennent encore du fond de la plaine qu'il a quittée, c'est un adieu ; qui lui vient par bouffées ; tantôt violentes et tantôt indistinctes ; il dresse l'oreille, comme un chien de chasse, et il frémit. D'autres lui parviennent, du fond de l'ombre, du côté de la pente qui descend. Les airs d'accueil lui disent adieu, du côté clair, les airs d'adieu lui font accueil du côté sombre, encore difficiles à saisir, mais plus graves, et plus solennels. La pente est noire et les forêts obscures, les à-pics cachés par les bois, l'itinéraire indiscernable, semé de tombes et de soleils couchants, de grands crépuscules, d'incroyables richesses, et terminé par une eau noire, où tout finit. Du côté clair l'homme voit encore la vie compacte, épaisse et dense, lourde d'avenir et de perspectives, inépuisable, comme un château à visiter, et de l'autre usée comme un vieux film, exténuée, transparente, et légère comme le vent, passagère, éphémère, douteuse, plus fragile qu'une image de songe, mirage par sa splendeur et son inanité.»

Alexandre Vialatte, Chroniques de la Montagne, 6 août 1963.
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