31/07/2009

Dali et le cinéma

Pour saluer l'excellente semaine dalinienne de Maître Fromage+ et renchérir après sa déambulation sur les pas de notre cher Avida Dollar, voici un article publié jadis sur le site "Plume Noire" à l'occasion de l'Etrange Festival 2006 et consacré à Dali et le cinématographe (sujet déjà évoqué ici ) .

Un festival qui se proclame " étrange " devait bien un jour explorer les relations ambiguës que Salvador Dali a entretenues avec le cinéma. L'oeil, disait-il, est "un appareil photographique mou". Pour un artiste comme lui, préoccupé avant tout de peindre "l'irrationalité concrète", le cinéma pouvait apparaître comme l'outil idéal, le plus apte à retranscrire le monde du rêve et le fonctionnement de l'imaginaire.

Un documentaire tente de faire le point sur la question. Produit par la télévision catalane à l'occasion du centenaire du peintre, Cinéma Dali de Joseph Rovira est un 52 minutes très formaté, doté d'un commentaire paternaliste agaçant, mais il a le mérite de présenter un vaste choix d'archives : Dali et Bunuel, Dali à Hollywood, Dali et Disney, Dali réalisant chez lui de modestes home-movies aux trucages enfantins… Mais surtout, au-delà du septième art, Dali superstar médiatique. Qu'il organise d'extravagants dîners ou crée, pour un défilé de mode, d'importables costumes, il transforme chaque apparition publique en événement, selon son adage fameux : "L'important, c'est qu'on parle de moi, même en bien". On retiendra notamment le savoureux happening en quatre actes qu'il réalise autour de la confrontation entre la Dentellière de Vermeer et un rhinocéros de Vincennes.
.. Mais Dali n'est pas réductible à ce personnage.

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C'est avec un film, écrit par lui et réalisé par Luis Bunuel, que Salvador Dali est entré dans le groupe surréaliste. On pourrait même dire qu'il a suffi d'un seul plan, qui n'a rien perdu de son pouvoir de sidération : l'oeil tranché par un rasoir, au début d'Un Chien Andalou. Par un subtil jeu de raccords incohérents défiant la raison, mais orchestrés sur un tempo impeccable, le court métrage mettait en pièces les conventions narratives du cinéma. Il posait aussi quelques obsessions récurrentes de Dali : fourmis, piano, femme-objet, fétichisme et putréfaction.

Après Un chien andalou, L'âge d'or. Cette fois, Bunuel ne s'inspire que très vaguement du script de Dali et parfois même s'y oppose, en particulier sur la question du catholicisme, que Dali entendait célébrer et Bunuel pourfendre. A dire vrai ce film, qui fit scandale en son temps parce qu'il en attaquait les valeurs (mariage, famille, patrie...), n'est plus aujourd'hui qu'un fastidieux catalogue de poncifs surréalistes et de provocations désuètes.

A partir de là, les tentatives cinématographiques de Dali ressemblent souvent à des rendez-vous manqués : si celui-ci a tenté à maintes reprises d'insuffler son univers dans des films, il s'est heurté au système même du cinéma, à la pesanteur des conditions de production et à l'incompréhension des professionnels et du public.

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Ainsi, la séquence du rêve qu'il élabore pour Spellbound (La maison du docteur Edwards) d'Hitchcock : des 20 minutes initiales, le montage final gardera moins de 2 minutes et demie.

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D'autres projets ne verront le jour qu'après sa mort. Babaouo, scénario écrit par Dali en 1932 sera finalement réalisé par Manuel Cusso-Ferrer en 1998. Venu présenter le film à l'étrange festival, le réalisateur a expliqué que son intention était de "trouver l'inconscient optique dalinien". Ambition vaine, car Dali, en bon surréaliste, avait déjà fait ce travail de mettre à jour son propre inconscient dans son oeuvre. Aussi le film n'est-il qu'une adaptation fade, et pour tout dire scolaire, de son univers, alignant les motifs familiers (fourmis, cyclistes avec pain sur la tête, oeufs au plat, femme-objet, etc.) dans une fiction sans enjeu, un fastidieux bric-à-brac onirique. On peut lui opposer cet axiome de Bunuel : le réalisateur a tous les droits, sauf celui d'ennuyer le spectateur.

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Le cas de Destino est plus intéressant : issu de la rencontre et de l'amitié entre Salvador Dali et Walt Disney, ce dessin animé, élaboré en 1946 ne sera terminé qu'en 2003. C'est une brève séquence de 7 minutes, déployée sur une chanson d'Amando Dominguez : une ballerine évolue dans un décor mouvant, formes molles et organiques en métamorphoses successives, où l'on reconnaît la patte du maître catalan. C'est à la fois un tableau de Dali en mouvement et un ballet féerique typiquement disneyien, à rapprocher du fameux rêve éthylique de Dumbo et des chorégraphies de Fantasia. Ce caractère hybride fait le charme de Destino : c' est l'intersection posthume de deux univers singuliers, de deux créateurs qui s'estimaient, mais ne réussirent pas à se comprendre assez pour faire aboutir ce projet commun : pour Disney, c'était "la simple histoire d'une jeune fille à la recherche de l'amour" et pour Dali une "allégorie des problèmes de la vie dans le labyrinthe du temps".

Alors, Dali et le cinéma, une suite d'échecs et de projets avortés ? Ce n'est pas si simple. Certes l'artiste aimait décevoir, raffolait du ratage et cultivait le sabotage. Mais sa carrière cinématographique est finalement assez remarquable : elle couvre tout le spectre du possible, du muet à la télévision, de l'avant-garde révolutionnaire au mainstream hollywoodien en passant par le dessin animé. Dali y a occupé les fonctions de scénariste, décorateur, créateur de costumes, acteur, guest-star, jusqu'à devenir, à 72 ans, auteur-réalisateur-interprète d'Impressions de la Haute Mongolie.

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Il faut voir le seul film véritablement "de" Dali, co-réalisé par José Montes-Baquer. Impossible à résumer, le récit est à deux niveaux : une expédition scientifique à la recherche d'une mystérieuse "civilisation hallucinogène", et l'exploration par Dali lui-même de son propre cerveau. Esthétiquement, le film repose principalement sur deux procédés : l'image double (fréquemment utilisée par Dali dans ses tableaux) et l'emboîtement, en hommage avoué à Raymond Roussel et ses Impressions d'Afrique. Dès le prologue (Dali peignant Gala devant un miroir, première mise en abyme), on est pris dans un immense jeu d'analogies et d'images-gigognes, où une carte postale s'insère dans le visage de Hitler, une tête de lion renversée devient scarabée, un fragment de tableau vu de près recèle de formes insoupçonnées. Suit une séquence stupéfiante, dont l'image plonge dans l'abstraction : on aborde des terres mystérieuses, minutieusement déchiffrées par Dali en voix off, et finalement un zoom révèle que tout provient d'un stylo bille observé au microscope. Démonstration rigoureuse du célèbre principe de communication entre microcosme et macrocosme, dont Dali désamorce ensuite le sérieux.

Impressions de la Haute Mongolie révélait ainsi, tardivement, de quoi Dali cinéaste était capable : un film d'une beauté impure, à la lisière de l'expérimental et du canular, du mystique et du grotesque. Dali, ou le cinéma comme pouvoir infini de manipuler l'oeil du spectateur.

(C'est ici pour télécharger le film, et lire une intéressante interview, en anglais, de José Montes-Baquer...)

 

 

Commentaires

J'ai trouvé le lien ici, mais je n'ai pas encore pris le temps de regarder :
http://video.google.com/videoplay?docid=-652548242427836540

Ecrit par : fromageplus | 01/08/2009

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