19/04/2009
Ferdinand et moi (Mauvaises lectures, 4)
A Pierre Boyer et à Montalte.
Chers Pierres,
Vos excellents commentaires m’ont, je l’avoue, plongé dans un abîme de perplexité… A la question de savoir s’il y a quelque jouissance à lire les pamphlets de Céline, j’avais d’abord cru pouvoir répondre simplement : non. Et puis à la réflexion, je reconnais que ce n’est pas si simple… Alors, pour essayer de clarifier tout ça, permettez-moi de raconter mon expérience de lecteur de Céline.
J’avais lu à 16 ans Voyage au bout de la nuit, qui m’avait marqué par sa noirceur et sa justesse : j’y avais trouvé quelque chose d’inédit, une sorte de vérité profonde sur l’homme : «puceau de l’Horreur», «l’infini mis à la portée des caniches», et tout le reste... Cela avait flatté mes tendances nihilistes et anarchisantes… Mais je connaissais la sale réputation de Céline, collabo, antisémite, bref : une crapule, et j’en étais resté là.
Quelque trois ans plus tard, j’ai trouvé dans un coin de la bibliothèque parentale, côte à côte, cinq vieux bouquins aux pages brunies par les années et dont le papier s’effritait. Cinq éditions de Céline datant des années 40 : le Voyage et Mort à crédit illustrés par Gen-Paul, et les trois pamphlets. Cette version de Mort à crédit était censurée, avec des blancs à la place de tous les passages sexuels. J’attendrais de trouver une édition non expurgée pour le lire. Restaient les pamphlets. Les feuilleter me suffit à m’en faire une opinion : «d’ignobles torchons», comme disait Roberto. Je les refermai avec dégoût. J’ai réessayé plusieurs fois par la suite : même sensation, même rejet. Pourtant, je voyais bien qu’on ne pouvait réduire ces volumes à leur abjection : Céline très habilement mélangeait les genres, intercalait des ballets, digressait, évoquait l’actualité politique, captait les propos de son temps… Et puis quand même cette vigueur du style, plus lyrique que celui du Voyage. Mais rien à faire : je n’y arrivais pas.
Et puis un jour, j’en ai discuté avec un camarade, JFL, qui travaillait sur le genre pamphlétaire (il rédigeait une thèse sur Gadda) et qui m’a dit à peu près ceci : «Tu as tort de te laisser impressionner, tu tombes dans le piège… C’est comme les gens qui disent que Auschwitz est "indicible", c’est une façon de le sacraliser, et s’interdire de comprendre. Autrement dit, c’est du refoulement typique. Bagatelles te fait peur, parce qu’il touche un tabou majeur, mais du coup, sans même t’en rendre compte, tu crois que Céline dit peut-être la vérité. C’est ça le piège. Il faut avoir le courage de lire le discours raciste de Céline, aussi nauséabond soit-il. Il faut le déconstruire, tout le monde n’en est pas capable, et c’est pour ça que les pamphlets doivent rester confidentiels. Lis ça froidement. Mets de la distance critique. Analyse le travail, observe les procédés, l’esbroufe rhétorique, tous les tours de passe-passe, car Céline est un habile prestidigitateur. Tu y verras plus clair.»
C’est ainsi que j’ai enfin réussi, à l’âge de 25 ans, à surmonter mon dégoût et à lire Bagatelles, L’Ecole et les Beaux Draps. Sans doute pas « froidement », mais bien décidé à ne pas me laisser hypnotiser. Sur le fond, c’est-à-dire le réquisitoire contre les Juifs, les pamphlets ne sont guère convaincants. Jamais à un aucun moment Céline ne remet en question ses préjugés de départ : la division des races, la guerre tribale des Juifs contre les Aryens. Bien au contraire il les cultive avec délectation, les mélange dans un vaste amalgame. Ainsi les Juifs sont accommodés à toutes les sauces si j’ose dire, Céline les voit partout, dans tout ce qu’il déteste : les bolcheviks, les francs-maçons, le christianisme, la bourgeoisie d’affaires, les intellectuels, l’Angleterre, Hollywood, Picasso, Gide, Guitry… Du Judaïsme il n’a rien compris et ne veut surtout rien savoir. La Bible par exemple ne l’intéresse absolument pas : c’est la culture de l’ennemi après tout. Il préfère se rêver en barde celte, fier têtu breton en quête de légendes enracinées, inventant une langue qui se voudrait charnelle et palpitante, cherchant à retrouver une parole oubliée d’avant l'écriture (c'est-à-dire d'avant le monothéisme), la voix perdue des ancêtres : «Nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire comme les Gaulois, ces fols héros, nos grands dubonnards aïeux en futilité, les pires cocus du christianisme. Ils nous ont pas laissé vingt mots de leur propre langue. De nous, si le mot "merde" subsiste ça sera bien joli.» (L'Ecole des cadavres) Car Céline est un païen, une sorte de primitif inspiré, en révolte contre son siècle, déterrant les vieux totems et tournant autour en prononçant des incantations – pas si loin d’Antonin Artaud, cet autre génie délirant et pathétique…
En somme j’étais rassuré : Céline, malgré sa sincérité indéniable, s’était fourvoyé et les pamphlets disaient n’importe quoi. Il n’y avait pas d’empathie possible avec ce discours-là. Je pouvais donc tranquillement continuer de découvrir son œuvre, Mort à crédit et les grands romans de l’après-guerre… Et ces sulfureux pamphlets qui m’avaient d’abord horrifié, je me flattais de pouvoir les lire sans me sentir atteint par l’abjection : l’antisémitisme ne passait par moi. Mais c’est là que, comme disait Cormary, j’étais « bien naïf de croire qu'il suffit d'être moral pour ne pas jouir d'un lyrisme immoral et effroyable ». Cette remarque, qui m’a d’abord agacé (naïf, moi ?), m’a turlupiné… En fait, c’est ce que j’avais reproché au dénommé Roberto : moi aussi, je péchais par bonne conscience. Et là, il me faut préciser un élément biographique.
Il y a dans ma généalogie une branche muette : mon grand-père maternel était né de père inconnu. Or, la légende familiale raconte que l’ancêtre mystérieux était juif. Nulle preuve, un nom à jamais perdu, juste une simple présomption rendue plausible par le seul héritage qu’il ait transmis : son patrimoine génétique. Le fait est que j’ai souvent été identifié, en fonction de critères physiques, comme juif, par des membres de la communauté comme par des antisémites ordinaires : «Mais toi, tu serais pas un peu juif ?» Selon les circonstances, je puis donc me sentir et me dire « un peu juif », ou pas juif du tout. Juif imaginaire, juif à la carte en quelque sorte. Pourquoi cette digression, me direz-vous ? Parce que cette question de l’identité – l’identité en tant que fantasme - et du rapport personnel à la judéité est en jeu dans la lecture des pamphlets. Céline ne s’adresse pas à l’intellect, il parle directement au corps, au sang, à la race. Il réveille chez son lecteur cette pulsion enfouie : la pulsion ethnique. Céline aussi était guidé par ça quand il a écrit ses pamphlets. Mais en attaquant de front la question juive, Céline savait le risque qu’il prenait, celui d’être définitivement banni, en marge, l’asocial absolu. Il y a donc chez lui une dimension sacrificielle, qui rejoint, dans un paradoxe stupéfiant, l’un des grands mythes du judaïsme : l’errance éternelle du paria.
J’en étais là de mes réflexions quand j’ai pris connaissance, un peu après tout le monde, de l’incroyable buzz autour de cette vidéo d'un jeune homme tabassé dans un bus. Amer constat : on n’a pas progressé d’un pouce depuis les années 30. La pulsion ethnique est toujours là, chevillée au corps, dans sa violence la plus crue. Une telle scène - qui ne le sait ? - est banale. Affrontements, lynchages, acharnement de la meute... Shakespeare faisait dire à Shylock :
«Je suis un Juif. Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? Ne se nourrit-il pas des mêmes aliments ? N'est-il pas blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé par le même été et glacé par le même hiver qu'un chrétien ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas ?»
Le Marchand de Venise (III, 1)
(illustration de Gen-Paul pour Voyage au bout de la nuit)
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26/03/2009
Pour Céline (Mauvaises lectures, 3)
Quelques mois plus tard... Pardon pour l'attente, d'autres chats à fouetter… Je dois d'abord revenir sur le cas de L.-F.Céline. Je colle l'ample commentaire de Pierre Boyer, suivi de ma réponse.
Vous avez raison contre Roberto – mais pour Céline? Je crains que votre légitime désir de combattre la «mauvaise» bonne conscience de Roberto ne vous ait mené un peu trop loin dans la défense de Céline et que vous n’ayez dénoncé une dénégation «de gauche» en y ajoutant une dénégation «de droite».
Il y a des gens qui n’arrivent pas à admettre que Lacenaire, Ravachol et Lénine aient été, platement, des assassins. Il y en a d’autres qui n’arrivent pas à admettre que Céline ait été, platement, un antisémite et partisan convaincu de la nécessité d’une politique active d’extermination raciste. Les faits sont pourtant établis: voir le livre de Philippe Alméras, Les Idées de Céline, suffisamment accablant, sur lequel je m’appuie dans ce qui suit. Il ne s’agit pas ici de savoir si un livre a ou non droit de cité dans une bibliothèque: Céline, Maurras et Lénine sont dans la mienne. Il faut lire pour comprendre. Il s’agit de savoir si Bagatelles pour un massacre «est du même ordre que Les 120 journées de Sodome ou la Modeste Proposition de Swift».
La réponse est non.
Le roman de Sade (qu’on innocente peut-être trop vite, la bonne conscience est multiforme) est une fiction. _Le texte de Swift relève de l’humour noir. Le texte de Céline est un acte politique et une incitation au meurtre. Personne ne dit que «Sade et Swift seraient des précurseurs de la Shoah»._Mais que Céline ait été complice: c’est un fait. Il a applaudi. Il n’a pas cessé de publier des lettres dans les journaux collaborationnistes (comme c’étaient des lettres, il a dit après la guerre qu’il n’avait jamais publié d’articles!). Il y reproche à Pétain de ne pas être assez raciste. _Il a dénoncé des gens aux Allemands (avec lesquels il était en contact suivi), et auxquels il reprochait de ne pas tuer assez de monde.
Certes, il n’est pas un assassin dans le genre de Mao. Mais il est simplement faux que «sa violence (…) n'est que de l'écriture»._Bagatelles pour Massacre (dont certaines pages recopient les brochures antisémites du temps) est déjà un appel à l’action. Il est exactement ce que dit son titre: un appel au massacre des juifs, un appel à imiter Hitler.
Comment pouvez-vous écrire une énormité aussi fausse que celle-ci: «on peut au moins admettre que Céline espérait encore (vainement, désespérément, orgueilleusement et stupidement) empêcher le massacre et les cadavres»? _A ce compte-là, Que faire? de Lénine a été écrit pour empêcher la révolution bolchévique!
Mais c’est le contraire. Bagatelles pour un Massacre a été écrit pour hâter le massacre, et il a été compris en ce sens. Rebatet a raconté l’enthousiasme de ses amis antisémites, qui se lisaient au téléphone les pages finales.
Et il est faux que ce livre ne pouvait convaincre que des antisémites convaincus. Aujourd’hui, c’est vrai. Ce n’était pas vrai en 38. _Je suis assez âgé pour avoir connu des gens qui me racontaient comment le livre de Céline (qui fut un incroyable succès de librairie) leur avait rendu l’antisémitisme vraisemblable.
Céline est un géant, dites-vous. C’est précisément pour cette raison qu’il y a un grain de vérité dans la réaction de Roberto ne s’indignant que de Céline. Si je lis Lénine ou Maurras, je lis, pour l’essentiel, des essais théoriques. Je vois des arguments, je vois leurs failles. Le risque est que je sois dupe d’une rhétorique qui simule la rigueur. Mais je ne me dégrade pas. Si je lis Bagatelles, en particulier quand j’arrive aux dernières pages, il se passe autre chose. Je lis un texte lyrique – d’un lyrisme un peu particulier: un lyrisme de la haine, un lyrisme de l’abjection. Et parce que Céline est un grand écrivain, il fait entrer le lecteur dans ce lyrisme. Autrement dit: il fait éprouver au lecteur la jouissance de l’affect de haine antisémite. C’est pourquoi, je n’hésite pas à le dire, car c’est ainsi que je l’ai vécu, en raison même de la grandeur littéraire de Céline, la lecture de Bagatelles est une lecture dégradante.
* * * *
Encore merci à Pierre Boyer pour ce commentaire sincère et stimulant.
Au sujet de Sade et Swift, votre nuance est pertinente : en effet, ça ne relève pas du même genre littéraire que les pamphlets de Céline. Les buts sont tout différents (mise en scène de fantasmes érotiques chez Sade, ironie amère et critique politique chez Swift). Si j'ai rapproché ces textes, c'est simplement à partir de mes impressions de lecteur. Il y a là quelque chose de vraiment terrifiant, parfois insoutenable à la lecture. Dans les 120 Journées de Sodome comme dans la Modeste Proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public, on touche à un tabou suprême, qui est la réification, c'est-à-dire la négation de l'humain. Dans ces deux livres, on propose froidement, rationnellement, presque scientifiquement, d'utiliser des enfants comme simple matériau, comme bétail destiné à la jouissance d'une part, à l'alimentation de l'autre. Avec une sorte de cruauté sourde et impitoyable on rapte, on comptabilise, on instrumentalise, au total on planifie une exécution collective. Voilà pourquoi, à mon avis, ces deux textes extrêmes peuvent passer pour des préfigurations du projet nazi. Je ne suis pas le seul à avoir fait ce rapprochement : Salo de Pasolini, autre chef d'œuvre-limite indépassable (et pourtant très en-deçà du livre de Sade), est fondé sur la même hypothèse. Ce n’est rien d’autre qu’une hypothèse, évidemment critiquable : ainsi, Michel Foucault voyait dans Salo un contresens total par rapport à Sade et par rapport au fascisme. Le film de Pasolini n'en reste pas moins visionnaire, l'anti-porno absolu. D’une façon plus générale, il faut naturellement se méfier des illusions rétrospectives. Mais Céline ne vient pas de nulle part. Il y a aussi du Voltaire en lui, dans le tableau de la guerre par exemple, et la «croisade apocalyptique» du Voyage rejoint la «boucherie héroïque» de Candide...
Alors oui, Céline était viscéralement antisémite. Plusieurs raisons à cela. Il y a d'abord une raison intime - son antisémitisme s'est surtout cristallisé sur le dépit et la jalousie, après le départ d'Elisabeth Craig, la dédicataire du Voyage... Il y a aussi le climat de l'époque, le souvenir encore vivace de l'affaire Dreyfus, l'arrivée au pouvoir de Léon Blum, l'affaire Stavisky, et une certaine tradition populiste - car on croit trop souvent aujourd'hui que l'antisémitisme était surtout l'apanage de la droite, mais c'est à gauche que se répandait l'image du banquier ventru exploitant les travailleurs, et on trouve de tels discours chez Vallès, Proudhon, et d'autres. Céline, après avoir vu fonctionner d'une part la SDN, et d'autre part l'URSS, en est venu à croire à un ennemi universel, l'éternel complot judéo-maçonnique contre les peuples européens. Voilà pour expliquer un peu comment et pourquoi Céline a écrit ses pamphlets. Expliquer mais non pas disculper.
Vous dites que "Bagatelles pour un Massacre a été écrit pour hâter le massacre". En fait Céline voyait arriver un massacre, et pour lui la question juive ne comptait à ses yeux que pour bagatelles. C'est le sens exact du titre. Il porte le traumatisme de 1914, le cri du Plus jamais ça - c'est-à-dire tout vaut mieux que ça, même s'allier avec l'Allemagne. «Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu'au dernier!» Céline écrit dans la trouille, trouille de la guerre, mais aussi trouille des soviets (voir Mea culpa, qui est un témoignage essentiel sur l'U.R.S.S.) et surtout, trouille d'un destin de défaite irréversible. De quelle défaite, de quel massacre exactement s'agit-il ? La France ne lui inspire qu'un dégoût navré, et les nations d'invention récente occultent pour lui un conflit plus essentiel. Ce qui l'obsède, et c'est là qu'il reste symptomatiquement prisonnier des préjugés de son temps, c'est la race. Céline assiste, impuissant, à la déroute de ce qu'il appelle, dans une phraséologie inspirée de Gobineau et relayée par des idéologues aux prétentions scientifiques, les Aryens. Les Juifs d'ailleurs lui apparaissent comme une sorte de croisement de nègre et d'asiatique. Cioran, qui a eu lui aussi ses complaisances, voyait dans le nazisme la dernière initiative de l'Occident. C'est à cela que Céline s'attache, dans un dernier combat perdu d'avance. Après guerre, il n'osera plus s'en prendre directement aux Juifs, mais dénoncera l'influence pernicieuse des religions (le christianisme comme avatar du judaïsme), et s'inquiétera d'une invasion chinoise. Fallacieuses diversions pour ne plus nommer l'ennemi obsessionnel.
N'empêche que Céline est une voix essentielle du XXème siècle ; il a presque tout vu, tout entendu : la guerre de 14, l'Afrique coloniale, la Russie soviétique, l'essor des US, la collaboration, l'agonie du fascisme, la prison... Qu'on le veuille ou non, c'est un témoin capital, et il l'a raconté à sa façon géniale, son fameux crawl de l'écriture... Oui, il a dit des saloperies, et les saloperies ont eu lieu. Mais il a payé assez cher ce qu'il a dit : l'exil, et la haine terrible. Il a d'ailleurs regretté d'en avoir trop dit. D'avoir eu des idées...
Maintenant, il reste une question : l'effet produit par les pamphlets. "Jouissance de l’affect de haine antisémite", dites-vous. Mais pour moi ce n'est pas cela. Le délire raciste de Céline est irrecevable, et c'est le point mort des pamphlets mais paradoxalement c'est ce qui les protège. Il ne sera jamais complètement réhabilité, jamais vraiment l'auteur officiel... Irrécupérable, comme l'est ce texte visionnaire contre la marchandisation du monde, à cause de son entame :
«À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que ni noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignore l'amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître ;
Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergie chorales et orchestrales, et leurs applications instantanées ; l'occasion unique de dégager nos sens !
À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !
À vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !
À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font !
À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,
Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, — et ses secrets affolants pour chaque vice — et sa gaieté effrayante pour la foule...»
(Rimbaud, Solde)
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04/12/2008
Mauvaises lectures, suite
A Roberto, qui a livré ce commentaire très symptomatique de ma précédente note :
«Mao et Machiavel n'auront trompé personne, ces lectures sont celles d'un anarchiste. Mais de là à recommander les ignobles torchons antisémites de LF Céline, il y a un pas qu'un honnête homme ne peut franchir.»
D'abord, vous me jugez un peu rapidement. La question anarchiste m'intéresse, je ne le nie pas, mais pas plus que les moralistes du grand siècle et nettement moins que le christianisme par exemples. Vous me catalogueriez différemment devant d'autres échantillons de ma bibliothèque : bandes dessinées psychédéliques, anthologie de la stratégie militaire, romans érotiques diversement orientés, textes mystiques et religieux de différentes confessions, nombreuses biographies et mémoires, et beaucoup de classiques on ne peut plus consensuels...
Ensuite vous vous piquez d'être un honnête homme, et m'en refusez le brevet. Vous me reprochez en somme ma curiosité. Et vous vous vantez de ne pas oser lire trois vieux livres mal famés.
Vous me direz que Bagatelles pour un massacre, l'Ecole des cadavres et Les Beaux Draps ne sont pas des textes anodins. Certes. Ils relèvent indéniablement de «l'incitation à la haine raciale». On n'est pas près de les voir dans les manuels scolaires. Mais tout de même. Il est étrange que dans ma liste Céline seul vous pose problème. Destouches était médecin et non assassin, sa violence est inouïe mais enfin ce n'est que de l'écriture ; tandis que Ravachol, Lacenaire, Emile Henry ont tué plusieurs fois, de sang-froid et d'ailleurs lâchement (Lacenaire tuait toujours de dos). Mao, qui dans ma bibliothèque vous apparaît comme une sorte d'alibi - alibi de gauchisme, je suppose - si vous saviez combien je me contrefous de passer pour tel - Mao donc a écrit des choses intéressantes, comme son essai sur la contradiction. En attendant, son bilan est d'au moins soixante millions de morts. On peut le lire sans approuver le monstre historique.
A propos de dictateur, je vais peut-être vous choquer encore : Mein Kampf ne se trouve pas dans ma bibliothèque, mais je l'ai lu aussi. C'est un livre minable à tous points de vue. Suant la haine et le ressentiment, une logorrhée stupide et monotone qui ne peut fasciner que des crétins obsessionnels. On peut trouver rassurant que le bréviaire du nazisme soit une œuvre si médiocre, mais au fond cette question n'a guère d'importance au regard de l'Histoire, et de la folie collective qui a pris corps autour de Hitler et de son programme.
Céline est un cas plus compliqué. Muray, qui a bien analysé son œuvre et les questions qu'elle nous pose encore, voyait en lui un passeur, une sorte de Charon moderne : «Nous n'avons pas encore vu le pire. Céline a été, ou a dit, le pire. En ce sens, il nous attend encore.» C'est du même ordre que Les 120 journées de Sodome ou la Modeste Proposition de Swift : atroce et indépassable, le comique glacial d'un suprême ricanement. Walter Benjamin disait que tous les monuments d'une culture ont pour socle une barbarie. Dans ces monuments-là, rares sommets de radicalité, la barbarie est visible, presque palpable. On peut les rejeter bien sûr. Considérer Céline comme un complice de la Shoah, dont Sade et Swift seraient précurseurs. C'est facile, rétrospectivement, de juger ainsi. Mais on ne se débarrasse pas d'un écrivain aussi capital. Céline restera comme un géant de son siècle, avec ses zones d'ombre. Un jour sans doute, on éditera ses œuvres complètes. Et il continuera d'exploser à la gueule de ses lecteurs.
Le pire de ses pamphlets, à mon avis, est le dernier : Les Beaux draps. C'est le moins réussi, et le plus indéfendable. Parce que les deux premiers, Bagatelles et L'Ecole, sont écrits juste avant la guerre, et on peut au moins admettre que Céline espérait encore (vainement, désespérément, orgueilleusement et stupidement) empêcher le massacre et les cadavres. Tandis que Les Beaux draps date de 1941, et ce qu'il a de plus choquant peut-être est sa 4ème de couverture, proposant chez les mêmes éditeurs
Une autre époque, n'est-ce pas ? Encore des «torchons ignobles», si vous voulez... Curieuse métaphore soi dit en passant, car un torchon, ça sert à nettoyer... et l'antisémitisme est justement un fantasme de propreté. Croyez-vous que de tels volumes, à l'instar de la trilogie antisémite de Céline, puissent convaincre quiconque ne soit déjà un antisémite convaincu ? Autrement dit, de quoi avez-vous peur, Roberto ? Si ce n'est de votre ombre ? Ne craignez pas de tels livres. Méfiez-vous plutôt de votre bonne conscience d'honnête homme.
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28/11/2008
Mauvaises lectures
Peut-on lire de tout ? A nos risques et périls... Seuls des naïfs s'étonneraient de voir dame Censure aiguiser ses ciseaux dans un pays imbu de l'idée de liberté. Borgès, quand Harvard lui proposa de quitter l'Argentine péroniste, répondit tranquillement qu'il n'avait rien à craindre car le despotisme est mère de la métaphore. Les tabous ne meurent pas : ils se déplacent. Le délit de blasphème vous salue bien. Voltaire en rit encore.
Suivant la prescription de l'horrible docteur Orlof, voici quelques ouvrages extrêmes et problématiques extraits de ma bibliothèque...
Point d'horaires de la SNCF, mais un traité de la guerre par l'auteur du Prince ; un numéro du Crapouillot contre les prisons (incluant le témoignage de Lucien Rebatet : On ne fusille pas le dimanche) ; l'un des trois pamphlets de Céline, illustré de photos : le génie mêlé à l'abjection, un cas à part, qu'il faudra bien rééditer un jour ; un choix de textes du Grand Timonnier ; deux brochures anarchistes/autonomes des toutes dernières années du XXe siècle ; un siècle plus tôt, le testament d'un terroriste, guillotiné à 21 ans ; les remarquables écrits du vrai Lacenaire (guillotiné lui aussi) ; une biographie de Ravachol, "le Rocambole de l'anarchisme" (encore un guillotiné) ; les mémoires de la marraine de la Commune, qui inventa le drapeau noir ; l'album sacrilège de Vuillemin et Gourio, interdit encore pour longtemps ; enfin le Mahomet de Voltaire (la pièce n'est pas terrible, mais il faut défendre Voltaire, plus que jamais).
Et pourtant, se disait le blogueur, quoi de plus stérile que ce concours au malpolitiquement correct ? Car enfin, c'est à chacun de suivre son propre cheminement intellectuel, de se foutre des modes et des contre-modes, des poses et des postures, vanité des vanités et poursuite du vent...
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17/10/2008
Un certain 11 septembre (fin)
J'ai hésité à revenir encore sur ce sujet, qui n'a plus l'air d'intéresser grand monde. Comme si l'actualité - campagne électorale américaine et crise financière - avait rendu caduc ce qui s'est passé il y a sept ans. Et finalement, j'ai eu envie d'y retourner, ne serait-ce que pour résister à cette pression du présent perpétuel. Plus que jamais, je crois, il faut regarder les perspectives, surtout ne pas croire à la fin de l'histoire, ce leurre pseudo-hegelien, prétexte à l'amnésie généralisée. Bref, vous reprendrez ici une cuillerée d'histoire récente.
Plus spectaculaire encore que la chute du mur de Berlin en 1989, le 11 septembre fut d'emblée et unanimement perçu comme un moment phare, un signe des temps. Mais aujourd'hui, nonobstant la précision des images ressassées, un halo de flou l'entache encore. Question de responsabilité d'abord : qui sont les vrais auteurs de l'attentat ? S'il s'en est réjoui publiquement, Oussama Ben Laden, faut-il le rappeler, ne l'a jamais revendiqué.
Une hypothèse intéressante est celle que développe Nima Zamar à la fin de son livre Je devais aussi tuer. Se présentant comme ex-agent du Mossad ayant infiltré les milieux terroristes palestiniens, et donc experte à ce titre, Nima Zamar a vu dans les méthodes utilisées le 11 septembre, et surtout dans l'excellence de leur réalisation, une signature russe. Selon elle, la destruction du World Trade Center marquait le retour sur la scène internationale des services secrets du FSB (successeur du KGB), un avertissement secret adressé aux Américains : les Russes ne comptent pas pour des prunes. Totalement invérifiable, évidemment...
Après, bien sûr, on peut chercher sur Internet. A propos du 11 septembre, on trouve vraiment tout et n'importe quoi, et dans des quantités vertigineuses. On n'entrera pas dans le détail des théories conspirationnistes, qui reviennent généralement, de façon plus ou moins explicite, à raviver l'épouvantail éculé du complot juif international.
Pour autant, que Bush et son équipe aient pu avoir vent de ce qui se tramait n'a rien d'absurde. Après tout, il paraît établi aujourd'hui que Roosevelt avait été prévenu de l'attaque de Pearl Harbour : il aurait laissé faire pour forcer l'opinion de son pays à accepter l'entrée en guerre des Etats-Unis. Concernant le 11 septembre, bien des zones d'ombre demeurent. Ainsi, ce qui s'est exactement passé au Pentagone ce jour-là n'a jamais été nettement éclairci. Et les tripatouillages de la Commission Kean - dont la soi-disant indépendance, si l'on examine le pedigree de ses membres, est une aimable plaisanterie - n'auront guère rétabli la transparence, c'est le moins qu'on puisse dire.
Pourtant, on peut retourner les arguments dans tous les sens, l'effondrement du World Trade Center peut difficilement passer pour une manoeuvre du gouvernement américain : ce serait une telle erreur stratégique, un tel aveu de faiblesse... assez peu compatible avec le fameux adage du Qui prodest. Ce qui est patent en revanche, c'est l'instrumentalisation de l'événement par l'administration Bush : Patriot act, attaque de l'Afganistan, deuxième guerre d'Irak, false flag operation...
En tout cas, qu'on le veuille ou non, Thierry Meyssan et des films comme Loose Change ont modifié la perception publique du 11 septembre. Je n'ai pas lu L'effroyable imposture, et n'ai aucune compétence pour apprécier les détails techniques de telles thèses. Mais l'acharnement médiatique contre Meyssan me paraît révélateur : indéniablement, ce type a soulevé un lièvre, et dérange beaucoup de monde. Cela mérite que l'on prenne au moins connaissance de ce qu'il dit aujourd'hui :
"Je pense que nous devons tous nous repositionner en fonction de la question principale, celle de la souveraineté des peuples face à l’impérialisme.(...) Transposer en France sans explications les images de guerre du Proche-Orient, c’est introduire la guerre chez nous. On peut craindre que des Français découvrant soudain une réalité d’une extrême violence réagissent eux-mêmes d’une manière violente contre ceux qui en sont responsables et qui l’ont cachée."
(entretien complet ici)
Voilà où nous en sommes. Il faut essayer de comprendre le 11 septembre, sans rester focalisé sur le coup qui s'est joué ce jour-là, mais au contraire observer le déroulement de la partie qui se poursuit sur l'échiquier géopolitique.
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12/09/2008
Un certain 11 septembre (2)
On n'a pas fini de se demander de quoi le 11 septembre est-il le nom. Dès le départ, les réactions ont été pour le moins contrastées. «Nous sommes tous des Américains» titra l'éditorialiste du Monde. Mais il n'y a pas tant de Français, je crois, qui ont partagé ce sentiment. Marc-Edouard Nabe, qu'on a connu mieux inspiré, frétillait de joie devant l'Apocalypse en direct à la télé et déclama un extrait de la prophétie johannique. Idem Alain Soral, de son propre aveu : «en voyant le spectacle du World Trade Center, j’ai mouillé mon calfouette. Puis j’y ai vu la preuve rassurante de la survie du sens, de la morale et de l’humanité, malgré l’énorme travail accompli ici pour les exterminer.»
Un qui n'a pas trouvé ça rassurant, c'est Jean-Louis Costes : dans les rues de Saint-Denis où il habite, il manque d'être écrasé par une voiture. Autour de lui, ce n'est que haine et revanche, de quoi avoir la trouille : «Je me réfugie dans un couscous. Les bandes de barbus entrent et sortent de partout, déguisés en afghans pour la circonstance. Tous les djihadistes de pacotille, qui traînent à longueur d'année devant Carrefour avec leur turban et leur survêtement dans les chaussettes, sont là, au couscous, à regarder Al Djezirah, les tours qui crament et l'avion qui fait ping pong en boucle comme une loop électro qui part en bad-trip dans une free-party. Bad trip grave la free-party au couscous ce soir ! V de la victoire devant civières de blanches nues cramées.»
Pour les New-Yorkais, ce fut encore autre chose : un traumatisme, un réveil brutal. Art Spiegelman, qui avait arrêté la bande dessinée après Maus, s'y remit derechef et composa un album biscornu, A l'ombre des tours mortes, une avalanche de styles : «c'était ça, expliquera-t-il à Joann Sfar : la confusion, les structures qui s'écroulent - Certaines pages de ce livre, il n' y a pas de sens pour les lire - Je me suis écroulé, comme les tours, et j'ai dû me reconstruire à chaque page...»
© Art Spiegelman, 2004
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10/09/2008
Un certain 11 septembre (1)
Sept ans déjà... Comme beaucoup de monde, je me souviens bien du 11 septembre 2001. C'était un mardi. Ce jour-là, Noir Désir sortait un nouvel album, Des Visages Des Figures. Le matin même, la radio en avait diffusé un extrait. Ça partait comme ça :
Ça y est, le grand incendie
Y a l'feu partout, emergency
Babylone, Paris s'écroulent
New-York City, Iroquois qui déboulent
Maintenant... Allez...
C'est l'incendie, le grand incendie...
Ultérieurement, on découvrirait dans cet album d'autres vers troublants :
Malentendu entre les tours
Et c'est le fou
Qui était pour
ou bien :
Il paraît que la blanche colombe a trois cents tonnes de plombs dans l'aile
ou encore :
On dirait qu'il est temps pour nous d'envisager un autre cycle
En effet, il est convenu que le XXIe siècle a commencé ce jour-là. Mais deux ans plus tard, après que Bertrand Cantat aura tué de ses mains Marie Trintignant, on verra dans ce disque encore une autre prémonition, intimiste celle-là :
Ici, maintenant, à la vie, à la mort
N'oublie pas ton sourire pour ce soir si tu sors
Un jury t'attend n'injurie pas le sort
Rien ne ressemble plus à la tragédie antique qu'un fait divers sordide. Mais enfin, passons... En septembre 2001, je travaillais depuis peu pour l'Enterprise. On produisait des magazines au kilomètre, vendus avec CD audio, CD-Rom ou DVD où il y avait un peu tout et n'importe quoi, notamment des bandes-annonces de films - comme celle de Spiderman, où l'on voyait un hélicoptère capturé comme un insecte dans une toile d'araignée géante tendue entre les Twin Towers, séquence qui sera escamotée après le 11... Ce jour-là, avec quelques collègues de l'Enterprise, on était allé rendre visite à notre imprimeur et c'est dans la voiture du retour qu'on apprit, par un coup de fil, la destruction du World Trade Center. Celle qui téléphonait disait que c'était un attentat palestinien. Telle fut la première rumeur du 11 septembre.
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15/05/2008
68, la révolution gadget
Le slogan le plus idiot du moment à ma connaissance - adressé au petit nom du président - «68 on te le refait» - à celui-là qui prétendait «liquider l'héritage» avant de coller aux affaires étrangères l'ancien gréviste de la fac de médecine - et les paroles murales des temps pseudo-héroïques finissent dans de gros bouquins de photos, des pavés écrits gros - qui seront dès cet été soldés à 50% -
68 est une date-mana - A ce sujet, la confusion est totale, la chronologie biseautée - C'est pas à Nanterre que commence le mouvement étudiant, mais à Strasbourg, après des années d'activisme souterrain - Détournement des signes - La bande-son inévitable pour cette période c'est la chanson des Beatles, Revolution - mais on ne veut pas entendre que John Lennon y chante le désengagement total - Compte pas sur moi et remballe tes images du président Mao -
68 ? La récréation d'une génération encombrante, issue du baby-boom et de la prospérité - La démocratisation de l'idéologie surréaliste - La révolution comme horizon des aspirations bourgeoises au dépassement de soi - Mais la fraternité qui transcendrait les classes n'aura été qu'un vœu pieux - Georges Séguy avait été clair : «Solidarité, mais chacun chez soi» -
Quelques habitudes ont été prises en France à cette occasion - Manifs printanières - Arsenal policier, lacrymogènes - Début aussi de la reductio ad hitlerum sans réplique - Le premier coup d'éclat de Cohn-Bendit, au ministre Missoffe (de la Jeunesse et des Sports) : «Vous ne parlez même pas des problèmes sexuels des jeunes - Avec la tête que vous avez, répond le ministre, il est certain en effet que vous devez avoir des problèmes de ce genre, je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine - Voilà une réponse digne des jeunesses hitlériennes» - Les doyens, anciens résistants parfois, se faisaient traiter de nazis, les CRS de SS - Nous sommes tous des juifs allemands -
Dans son abécédaire, Gilles Deleuze voit en 68 «l'intrusion du devenir - c'est absolument pas imaginaire, c'est une bouffée de réel à l'état pur - un devenir-révolutionnaire sans avenir de révolution» - La révolution, disait à peu près Simone Weil, voilà le vrai opium du peuple - Et la prétendue trahison politico-médiatique fait partie de la ritournelle - Quelle trahison ? - Geismar était déjà à l'époque secrétaire général du syndicat des profs, le SNES - Cohn-Bendit posait déjà pour Paris-Match - Les futurs cadres du libéralisme, les Madelin, Devedjian, eux aussi se bagarraient dans la rue - Mitterrand se proposait pour gouverner - Chirac négociait à Grenelle - Le 3 mai, jour où commencent les affrontements violents avec les flics, le vieux De Gaulle recevait à déjeuner Fernandel -
Prenons un peu de champ - Quittons Paris - Gagnons Londres, à la veille du Summer of Love - Emmett Grogan, fondateur des Diggers de San Francisco, est à la Roundhouse - C'est Allen Ginsberg qui invite - Il y a là le gratin de la contre-culture - William Burroughs - Alexander Trocchi (ex-situ) - Angela Davis (black panther) - Ronald Laing (antipsychiatre) - Stokely Carmichael (successeur de Malcolm X) - Un public bigarré, beatniks, fringues indiennes... - Le premier soir, Grogan reste sybillin - commence par «Today is the first day of the rest of your life !» et finit par «Flowers die too easy, even when they have thorns !» - Le deuxième soir, face à un millier de personnes, il lance un discours enflammé, soigneusement préparé :
«Our revolution will do more to effect a real, inner transformation than all of modern history's revolts taken together ! . . . In no stage of our advance, in no stage of our fighting must we let chaos rule ! . . . Nobody can doubt the fact that during the last year, a revolution of the most momentous character has been swelling like a storm among the youth of the West. Look at the strength of awareness of the young people today ! Look at our inner unity of will, our unity of spirit and our growing community of thought ! Who could compare us with the youth of yesterday ? We are unanimously convinced that strength finds its expression not in an army, in tanks and heavy guns, but rather ultimately expresses itself in the common working of a people's will ! The will that is uniting our groups with the conviction that men and women must be taught the feeling of community to safeguard against the spirit of class warfare, of class hatred and of class division ! . . . We are approaching a life in common, a common life of revolution ! A common life to work for the revolutionary advancement of peace, spiritual prosperity and socialism ! Toward a victorious renewal of life itself ! . . . Our job is to wake everyone up and do away with illusions ! So that when the people are finally awakened, never again will they plunge into sleep !
«The revolution will never end ! It must be allowed to develop into streams of revolutions and be guided into the channel of evolution . . . History will judge the movement not according to the number of swine we have removed or imprisoned, but according to whether the revolution has succeeded in returning the power to the people and in the bridling of that power to enforce the will of the people everywhere ! . . . Power to the people !»
Acclamation triomphale, standing ovation - Grogan reste immobile, attend que le silence revienne - Il explique alors qu'il refuse les applaudissements, parce que ce discours n'est pas de lui : il a été tenu pour la première fois au Reichtag en 1937 et son orateur était Adolf Hitler - Personne ne moufte - Emmett Grogan s'empresse de filer, alors que la foule, soudain consciente de l'entourloupe, explose de rage, casse tout et met le feu, déchaînée contre celui qui lui avait malicieusement désigné la duplicité de toute ronflante phraséologie révolutionnaire.
(Cette anecdote se trouve dans Ringolevio d'Emmett Grogan, à lire absolument pour une connaissance lucide des sixties...)
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16/12/2007
Causerie dans la librairie
Mercredi 12 décembre.
J'étais curieux de l'entendre parler, Alain Badiou. Ce que je ne savais pas, c'est qu'il était en service après-vente de son récent essai qui s'interroge pour savoir de quoi le Renard est-il le nom, aux côtés de son camarade Éric Hazan, des éditions La Fabrique, en pleine promotion de son propre ouvrage Changement de propriétaire, la guerre civile continue.
Il y avait un monde fou pour entendre ça, dans la modeste librairie de l'Atelier rue du Jourdain : employés de l'édition, delanoéistes philosophiles, féministes fougueuses, gauchistes chenus... Massive cohue d'où furent exclus les moins tenaces et les plus retardataires - quant à moi, arrivé pile à l'heure c'est-à-dire trop tard, je fus ballotté jusqu'au rayon sciences humaines, et là sous les rangées de Duby à Legoff je m'assis entre deux piles de volumes aux jaquettes pourpres et dorées (le design des boîtes en chocolat gagne même les livres, ça fait chouette sous le sapin) d'où je n'apercevais pas les deux causeurs (pas de croquis sur le vif), mais ne perdis pas une miette de leur dialogue.
D'une voix flûtée qui n'était pas sans rappeler certaines variantes dans les basses de Roger Carel, Alain Badiou commença par se présenter ainsi que son camarade, et s'exclama qu'on était conviés en somme à une réunion communiste. Il revint sur la dernière élection présidentielle, fondée sur une double peur, pointa la désorientation des formations politiques, Mitterrand étant «le plus grand désorienteur de l'histoire récente», puis examina la distinction entre courage et héroïsme, héroïsme qu'il souhaita délester de la notion fantasmée de sacrifice.
Éric Hazan s'intéressait à la langue politique, LQR, Lingua Quintae Respublicae, la langue de la Cinquième, et aux mots de la propagande du quotidien : croissance, diversité, transparence, gouvernance, résistance... Badiou trouvait que même en des mots aussi creusés par l'usage que résistance ou démocratie il fallait garder une certaine confiance et attendre qu'ils se remplissent d'autres sens.
Pour caractériser la situation politique française, Badiou revint sur ce qu'il appelle «le pétainisme transcendantal», une situation récurrente depuis 1815 dont les principaux aspects sont :
- la réaction présentée comme une révolution
- l'essor de la fibre patriotique
- le bouc-émissaire (l'Allemand, le Juif, le Maghrébin)
- la référence à un événement passé qu'il faut oublier (89, 36, 68).
Il ajouta que la complicité de la gauche était un autre invariant. Hazan était d'accord, la gauche c'était «la déception organisée en principe de gouvernement» et ils ironisèrent sur les métaphores nouvelles (changer le logiciel) de ce serpent de mer éternel : la refondation de la gauche.
Badiou réfuta la vision politique consistant à considérer qu'il y aurait deux terrains séparés de façon étanche : le milieu électoral et parlementaire d'un côté, et le «mouvement social» de l'autre. Mais il critiqua aussi l'hypothèse, qui est celle du capitalisme, selon laquelle il y aurait un seul monde : «on voit pourtant bien que certains en font plus partie que d'autres, de ce monde... Le marché, comme on sait, n'est que la libre circulation des biens et des marchandises : pour les hommes il y a de plus en plus de frontières, de bornes de séparation et d'assignations à résidence. Il faut maintenant passer des examens pour prouver qu'on est bien du même monde. Les banlieues sont notre Afrique intérieure, elles sont d'ailleurs traitées comme telles. On aura bientôt des check-points à la gare du Nord.»
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27/10/2007
European ratatouille
« L'Europe ! L'Europe !»
C'était quoi, déjà l'idée ? Pour que plus jamais ça...
Europe, c'est l'histoire d'une fille séduite par Zeus (métamorphosé en taureau) puis enlevée. Et ce sont ses frères qui, la cherchant sur tout le continent, et l'appelant en vain à chaque étape : «Europe ? Europe !» donnèrent à cet espace le nom de la jeune disparue.
Elle enfanta Minos (père de Phèdre, d'Ariane et beau-père du Minotaure) et Rhadamanthe, qui deviendront juges des morts, belle fin de carrière des enfants d'Europe.
Zeus lui fit trois présents : une lance qui ne manque jamais sa cible, Talos, l'homme de bronze, sorte de robot guerrier archaïque, et un chien de garde.
Les chiens de garde, on les a. L'homme-machine on y est presque, et l'arme absolue c'est fait.
Aussi, voyez l'avis de Vladimir Bukowsky, trouvé chez D.G. le prolifique :
"En janvier 1989, une délégation de la Commission Trilatérale vint voir Gorbatchev. Elle comprenait Nakasone, Giscard d'Estaing, Rockefeller et Kissinger. Ils eurent une très jolie conversation où ils tentèrent d'expliquer à Gorbatchev que la Russie Soviétique devait s'intégrer dans les institutions financières du monde, comme le Gatt, le FMI et la Banque Mondiale.
Au milieu de la conversation, Giscard d'Estaing entre soudain en piste et dit : « Mr. le Président, je ne peux pas vous dire exactement quand cela arrivera – probablement dans 15 ans – mais l'Europe va devenir un Etat fédéral et vous devez vous y préparer. Vous devez élaborer avec nous, et avec les dirigeants européens, la manière dont vous réagiriez à cela, comment vous permettriez aux autres pays d'Europe de l'Est d'interagir avec lui ou comment en faire partie, vous devez être prêt »."
"Ce n'est pas un hasard si le Parlement Européen, par exemple, me rappelle le Soviet Suprême. Il ressemble au Soviet Suprême parce qu'il a été conçu comme lui. De même, quand vous regardez la Commission Européenne, elle ressemble au Politburo. Je veux dire qu'elle lui ressemble exactement, sauf pour le fait que la Commission a maintenant 25 membres et que le Politburo avait habituellement 13 ou 15 membres. A part ça, ils sont exactement les mêmes, ne rendant de compte à personne, sans être directement élus par personne.
Quand vous regardez toute cette activité bizarre de l'UE avec ses 80.000 pages de règlements, ça ressemble au Gosplan. Nous avions une organisation qui planifiait tout dans l'économie, dans les moindres détails, cinq ans à l'avance. C'est exactement la même chose qui se passe dans l'UE. Quand vous regardez le type de corruption de l'UE, c'est exactement le type soviétique de corruption, allant de haut en bas, plutôt que de bas en haut.
Si vous parcourez toutes les structures et tous les traits de ce monstre européen émergeant, vous remarquerez qu'il ressemble de plus en plus à l'Union Soviétique. Bien sûr, c'est une version plus douce de l'Union Soviétique. S'il vous plaît, ne vous méprenez pas. Je ne dis pas qu'il a un Goulag. Il n'a pas de KGB – pas encore – mais je surveille très attentivement des structures comme l'Europol par exemple. Cela m'effraye réellement parce que cette organisation aura probablement des pouvoirs plus grands que ceux du KGB. Ils auront l'immunité diplomatique."
(Vladimir Bukowsky, entretien complet ici)
Sinon, les Etats-Unis ? Ecoutez la leçon d'économie d'Anaximandrake.
04:25 Publié dans Collages, Politique & polémique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note































